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Tuerie de la mosquée 6 mois plus tard: rester pour ses enfants

Mohammed Oudghiri voulait quitter le Québec après l’attentat

Mohammed Oudghiri avait songé à retourner au Maroc, son pays d’origine.
Photo Didier Debusschère Mohammed Oudghiri avait songé à retourner au Maroc, son pays d’origine.

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Dans les heures suivant l’attentat de la mosquée, Mohammed Oudghiri a été sans appel : il ne se sentait plus en sécurité à Québec et souhaitait tout quitter pour retourner au Maroc. Six mois plus tard, l’homme est revenu sur sa position et a choisi de rester pour ses enfants.

Derrière le large sourire et l’enthousiasme indéniable de Mohammed Oudghiri se cache une profonde tristesse. « Je suis encore traumatisé. Quand tu as bâti une vie ici, presque 50 ans – un demi-siècle – et que tu as toujours pensé être en sécurité », lance-t-il, incapable de terminer sa phrase, la voix nouée par l’émotion.

Tout quitter

Mohammed Oudghiri traîne encore de lourdes séquelles de la tragédie qui a touché les siens. « J’ai toujours l’odeur des morts dans le nez, lance-t-il. Ça ne me dit plus de sortir. Tu sors, tu regardes s’il n’y a pas quelqu’un qui va te tuer, en arrière. C’est psychologique. Même mes enfants, ils ont peur. »

Au lendemain du 29 janvier, il confiait au Journal qu’il voulait quitter le Québec et vendre sa maison pour retrouver sa famille au Maroc. « J’avais appelé une agente d’immeuble », assure-t-il.

« Avant, je disais que je faisais partie d’un bon pays. Je me sentais confortable, privilégié et heureux d’y vivre. Maintenant, je suis préoccupé par mon avenir et celui de mes semblables. Depuis l’attentat, je me questionne : où vais-je ? Quelle est ma destinée ? Quelle est ma place ? », interroge-t-il avec émotion.

Rester... pour le moment

Mohammed Oudghiri est aujourd’hui plus nuancé. Il affirme que des amis et d’anciens clients ont multiplié les appels après sa déclaration au Journal, pour l’inciter à demeurer. « Le téléphone n’a pas dérougi. Je ne savais pas quoi leur dire, tellement j’étais traumatisé. Mais ça m’a calmé. Peut-être que j’avais tort », reconnaît-il.

Sa décision finale n’est toutefois pas arrêtée. S’il n’a pas quitté Québec actuellement, c’est pour éviter de « déraciner » ses quatre enfants, qui sont nés ici et qui mènent de front leur vie. « C’est ça qui me donne le courage encore, plaide-t-il. Mais je n’encourage pas mes enfants à partir. Ce serait difficile de s’adapter encore à une nouvelle société, qui n’est pas la leur. »

Il reste aussi dans la capitale pour tenter de combattre l’ignorance et la haine. « Les anti-islamistes, qui rôdent, invisibles, me rendent encore très craintif, dit-il. Il faut combattre cette ignorance-là et leur faire comprendre qu’on est tous des êtres humains. Il faut se battre intellectuellement. »

Contrer le rejet

Il qualifie l’attentat d’épisode « dramatique de rejet de l’autre ». C’est ce rejet, selon lui, qui pousse les jeunes à se radicaliser. D’où l’importance de l’intégration et de l’ouverture, des deux côtés.

« Il faut qu’on s’aime. Il faut qu’on soit solidaire », termine-t-il.

Attaque à la mosquée de Québec: «Un sursaut national » à la suite des événements

Herman Deparice-Okomba, directeur du CPRMV.
Photo d'archives Jean-François Desgagnés
Herman Deparice-Okomba, directeur du CPRMV.

L’attentat de la mosquée a eu des répercussions tant sur la population, plus sensible aux discours d’extrême droite, que sur certains jeunes radicalisés, qui ont senti une vague de soutien, analyse le Centre de prévention de la radicalisation (CPRMV).

« Il y a eu un sursaut national, je dirais », avance Herman Deparice-Okomba, directeur du CPRMV, qui tente de dresser un bilan, six mois après les tristes événements.

Aussi dramatique soit-elle, cette attaque a toutefois créé certaines retombées positives, estime-t-il. « Au-delà du drame, ce qu’on retient, c’est que le Québec est une société ouverte. Québec n’est pas raciste. Il y a eu des marques d’affection, de solidarité. Ça, c’est venu montrer que le Québec, ce n’est pas la violence. C’est l’amour », plaide-t-il.

Il cite en exemple la vague d’amour des Québécois envers la communauté musulmane, qui a touché droit au cœur de jeunes radicalisés pris en charge par le Centre. « Ils disaient que l’attentat leur avait fait mal, mais qu’ils ne se sentaient plus seuls : que tout le Québec était derrière eux. Ils ont dit : “Pour la première fois, nous nous sommes sentis soutenus, appuyés par tous les Québécois”. Ils l’ont reconnu », soutient M. Deparice-Okomba.

Lutter contre l’extrême droite

L’attentat a aussi mobilisé les citoyens face à l’extrême droite, les appels de dénonciation à cet effet ayant d’ailleurs « complètement bondi », depuis janvier.

« Au début, les gens ne mesuraient peut-être pas l’impact des discours de haine. Quelqu’un qui écrivait sur Facebook “Sale Arabe, retourne chez toi !”, les gens disaient qu’il était égaré, sans plus. Maintenant, les gens ont vu l’ampleur du phénomène, ils nous appellent », dit-il.

Le Centre suit d’ailleurs de près cinq groupes d’extrême droite, dont la Meute. Herman Deparice-Okomba déplore le double discours de la formation, une « pépinière de la haine » qui affirme lutter contre l’extrémisme radical.

« La Meute s’est opposée au cimetière musulman. Quel est le lien entre l’islam radical et le cimetière ? La mort, c’est le dernier sanctuaire du respect de l’humanité. Quand on meurt, il n’y a plus de couleur, plus de religion. Je ne vois pas de lien », résume-t-il.

À la suite de l’attentat, il importe maintenant, selon lui, de construire un « Québec solidaire, humaniste, respectueux des différences » et de lutter contre les discours d’extrême droite. « On doit bâtir avec ce genre d’événements. On doit sortir grandi de ça », termine-t-il.

Bien que le maire se soit montré réticent à cette idée, le Centre travaille toujours sur la possibilité d’ouvrir une antenne dans la capitale, où deux employés travaillent à temps plein, depuis un an. Il aimerait doubler les effectifs et ouvrir un bureau, pas « parce qu’il y a un problème à Québec », mais pour se rapprocher des citoyens, des milieux communautaires et des écoles de la province.

Une communauté guinéenne soudée

Ibrahima Barry, un informaticien de 39 ans et Mamadou Tanou Barry, un comptable de 42 ans.
Photo d'archives
Ibrahima Barry, un informaticien de 39 ans et Mamadou Tanou Barry, un comptable de 42 ans.

Six mois après l’attentat qui a coûté la vie à deux des leurs, la douleur est encore vive dans la communauté guinéenne de Québec, mais elle veut toujours croire à une société exempte d’intolérance et de haine.

La tragédie du 29 janvier dernier a coûté la vie à deux pères de famille d’origine guinéenne. La disparition de Mamadou Tanou Barry, un comptable de 42 ans, et d’Ibrahima Barry, un informaticien de 39 ans, a laissé un grand vide dans cette collectivité tissée serrée d’environ 500 personnes.

« C’était un grand choc pour la communauté guinéenne comme pour la communauté musulmane [...]. On essaie de se remettre, de faire tomber la poussière, mais ce n’est pas évident », confie le président de l’Association des Guinéens de Québec, Souleymane Bah.

Ses pensées se tournent rapidement vers les deux épouses et leurs six enfants endeuillés qui se relèvent tranquillement grâce au soutien moral et matériel des Guinéens et de plusieurs Québécois. Il se dit d’ailleurs touché et « très fier » de cet élan de solidarité qui se poursuit encore aujourd’hui.

Le président de l’association guinéenne dit avoir demandé à ses membres de se montrer forts dans l’adversité. Il a aussi tenu à rappeler à chacun d’eux la place qui leur revient à Québec. « On est Québécois et Canadiens et en aucun cas on ne peut tolérer que des gens amènent toute forme de discrimination ou de haine entre nous. Il faut être forts », plaide-t-il.

- Dominique Lelièvre, Le Journal de Québec