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Jalousie et mépris font des dégâts

Jalousie et mépris font des dégâts
Photo Marie-France Bornais

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En donnant naissance à son 26e roman, Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb a exploré à fond un thème qui l’obsède, même si elle n’a pas d’enfants de chair : la maternité. Cette fois, elle dépeint des mères malheureuses et sombres qui sont jalouses, indifférentes, méprisantes. Heureusement, l’écrivaine leur rend la monnaie de la pièce dans ce roman étonnant, d'une très grande finesse.

«La maternité est un thème qui revient beaucoup dans mes livres. Après tout, c’est logique de ma part : je suis enceinte tout le temps. Je suis enceinte de mon 89e enfant... comment ne serais-je pas obsédée par le thème de la maternité alors?», s’exclame Amélie Nothomb, en entrevue téléphonique.

À travers l’histoire de Marie, une jeune femme qui se trouve vite piégée dans une relation amoureuse qui la déçoit, puis celle de Diane, la fille mal-aimée, et enfin celle d'Olivia, un personnage détestable, cette écrivaine surdouée interprète fabuleusement des thèmes universels. La maternité, le deuil, l’amour, l’empathie et la tendresse sont dépeints, mais aussi le mépris et les dégâts causés par la jalousie et l’envie.

Jalousie

Amélie Nothomb explique que sa propre enfance a été vécue d’une manière complètement différente. « Je n’ai pas du tout vécu ça avec ma mère, ni avec mon frère et ma sœur », commente-t-elle. « Mais les souvenirs jouent quand même un rôle en ceci que j’ai souvent rencontré des petites filles, puis des jeunes filles et des femmes qui n’étaient pas aimées par leur mère, et dont la mère était jalouse. »

Elle avait 10 ans quand elle a rencontré une petite fille de son âge qui vivait cette situation et ça l’avait absolument terrifiée. « Je me demandais comment on pouvait survivre à ça. De telles rencontres ont jalonné ma vie et, en fait, ce n’est pas si rare, la situation de la mère qui jalouse la fille. »

L’écrivaine voulait parler de jalousie depuis longtemps ; c’est un thème qui la fascine. « Il me semblait d’autant plus intéressant de l’aborder dans la relation mère-fille, parce que s’il y a bien une personne dont on attend une bienveillance absolue, c’est de sa mère. Et de voir sa mère avoir un sentiment d’une telle cruauté et d’une telle injustice envers soi, c’était pour moi un sommet de sadisme. »

La deuxième mère dont il est question dans le roman est non seulement jalouse, mais méprisante. « Le mépris, c’est probablement ce qu’il y a de pire. Je peux avoir de l’indulgence pour la jalousie, parce que c’est une maladie. Le mépris n’est pas une maladie. C’est probablement le pire sentiment qu’on puisse éprouver. J’ai mille fois plus d’indulgence pour la haine que pour le mépris. »

Alfred de Musset

Une phrase célèbre d’Alfred de Musset se retrouve au cœur du roman. « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » « C’est un immense poète qui a un génie de la formule absolu. Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie, c’est déjà en soi une phrase d’une forme magnifique, mais qui prend un sens encore plus fort quand on connaît la vie de Musset, par exemple ses amours avec Georges Sand, dans lesquels il s’est extraordinairement mal conduit. Il a été d’un sadisme absolu. »

« De penser que cet homme a pu se conduire si mal alors qu’il avait conscience de la prépondérance du cœur, ça donne à cette phrase une portée d’une cruauté encore plus grande. Et en même temps, cette phrase est tellement vraie et utile à rappeler aujourd’hui, à une époque où on est tous tellement bêtement cérébraux. De penser que le génie est dans la tête, c’est une contre-vérité absolue. Donc vive Musset qui le replace à sa juste place. »

  • En librairie le 23 août.
  • Amélie Nothomb a obtenu le Grand Prix de l’Académie française en 1999 avec Stupeur et tremblements.

EXTRAIT

 

«Marie aimait son prénom. Moins banal qu’on ne le croyait, il la comblait. Quand elle disait qu’elle s’appelait Marie, cela produisait son effet. «Marie», répétait-on, charmé.

Le nom ne suffisait pas à expliquer le succès. Elle se savait jolie. Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférent. À Paris, elle serait passée inaperçue, mais elle habitait une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue. Elle avait toujours vécu là, tout le monde la connaissait.

Marie avait 19 ans, son heure était venue. Une existence formidable l’attendait, elle le sentait. Elle étudiait le secrétariat, ce qui ne présageait rien – il fallait bien étudier quelque chose. On était en 1971. «Place aux jeunes», entendait-on partout.»

- Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur, Éditions Albin Michel

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