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Mon incompétence

Mon incompétence
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Une fois de plus en ce début d’année scolaire, l’occasion est saisie par certains idéologues pour remettre en question les compétences des enseignants, de surcroit ceux travaillant pour le système public.

Après les jeunes libéraux et leur proposition – révolutionnaire – d’un ordre professionnel, l’Institut économique de Montréal y allait à son tour de l’idée de rémunérer les enseignants selon leur compétence. 
 
Non seulement ces deux propositions s’inscrivent encore et toujours dans l’idée que le travail du corps enseignant reste la seule variable responsable des performances de notre système, mais ce faisant, ils ramènent inlassablement les projecteurs sur une minorité d’enseignants qui, s’ils ne sont peut-être pas à leur place, sont loin d’être représentatifs de l’ensemble de leurs collègues. 
 
Consciemment ou non, ils contribuent ainsi à nuire à l’image de notre profession pour mieux occulter d’autres aspects du problème, dont les responsables, tout comme eux, sont souvent fort éloignés de la réalité d’une salle de classe.
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D’emblée, considérant les objectifs et l’efficacité de notre système public d’éducation, il serait pertinent de rappeler que certaines personnes influentes et anonymes ont un pouvoir décisionnel autrement plus important et potentiellement plus dramatique que l’enseignant qui lui-même le subit. Or, sans pour autant être syndiquées, elles ont bien souvent une sécurité d’emploi enviable compte tenu des reproches qui leur sont faits quant aux conséquences navrantes de certaines de leurs décisions passées.
 
Ceci dit sans mettre en doute leur bonne foi dans l’intention d’améliorer le destin de la province, il me semblerait plus à propos de considérer un ordre professionnel pour toutes ces catégories de gestionnaires ayant eux-mêmes les plus hautes responsabilités dans l’organisation scolaire, même s’ils ne rencontrent jamais aucun élève, sinon de plus en plus rarement. J’aimerais, bref, que la responsabilité des ratés – et des succès – de l’école publique ne reviennent pas sur le seul dos des enseignants sous prétexte qu’ils sont syndiqués et qu’ils accaparent, inévitablement, la plus grande partie des dépenses en éducation.
 
Car c’est ainsi que dans son souci d’améliorer l’efficacité de l’école publique – comprendre bien entendu sa rentabilité – l’IEDM élude grossièrement d’autres variables qu’elle a pourtant timidement constatées, mais dont les reconsidérations risqueraient manifestement d’aller à l’encontre de l’idéologie néolibérale. 
 
«Un autre aspect qui fait défaut dans le système public tel que nous le connaissons, affirme-t-elle, concerne la valorisation du métier d’enseignant. Il existe peu d’incitations à offrir un enseignement de qualité aux élèves ou à s’améliorer.» 
 
Il n’est donc pas ici question de revoir la composition des classes dites ordinaires, la disponibilité des services, la qualité des infrastructures ou même la qualité des diplômes octroyés. Non. Il faut, à l’image de l’école privée, considérer la performance des enseignants d’après celle de leurs élèves afin qu’avec le temps les enseignants les moins bons soit tentés d’abandonner la profession. 
 
Solution cynique s’il en est une, dont les modalités d’application ne manqueraient pas d’instaurer de graves insatisfactions, aussi bien chez les enseignants que chez les élèves, qui se verraient l’un comme l’autre souffrir d’une comparaison injuste ne tenant pas compte des inégalités particulières à chaque environnement et changeant chaque année.
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Du coup, pour oser proposer aussi insensiblement une telle imbécilité, il faut de toute évidence ne rien vouloir reconnaitre de la dévotion, voire de l’abnégation caractérisant la grande majorité des enseignants se donnant sans compter dans l’espoir de faire réussir chacun de leurs élèves. 
 
C’est omettre le taux effarant de décrochage de ceux-là, épuisés, qui abandonnent ou tombent au combat sans avoir eu la reconnaissance qu’ils auraient pourtant méritée, nonobstant leur taux de réussite.
 
Car malgré sa formation initiale et continue, malgré son expérience, tout enseignant peut un jour ou l’autre se retrouver face à un groupe dont la composition le paralysera, résultat de décisions – politiques, administratives, aléatoires – qui le dépassent. Malgré lui, enfin, il pourra avoir à choisir ses combats, et se juger moins bon qu'il l'aurait souhaité, au détriment hélas de certains élèves.
 
Ainsi, n’en déplaise à l’intelligentsia entrepreneuriale, le premier à s’inquiéter de son incompétence est généralement l’enseignant lui-même, déchiré par cette détresse éthique qui l’amène «à devoir affronter l'impossible arbitrage entre, d'une part, ce que sa conscience professionnelle lui dicte de faire en fonction des exigences de la situation et, d'autre part, ce que les ressources dont il dispose lui permettent de faire».
 
Mais cela, l’IEDM et les jeunes libéraux ne sauraient le mesurer, ou le comprendre, obnubilés qu’ils sont par la rentabilité d’un système dont il ne veulent pas vraiment reconnaitre la valeur des ressources humaines.