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Joseph Facal en Catalogne: leçon de citoyenneté

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Photo AFP Un policier détruit la porte d’un bureau de vote où le président catalan devait aller voter, dans le village de Sant Julia de Ramis, situé au nord de Barcelone.

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Vous avez vu ces images de gens empêchés de voter à coups de matraque.

Vous avez moins vu ce que j’ai beaucoup vu dimanche : des endroits où le vote s’est déroulé relativement normalement malgré des pépins informatiques.

Les chiffres annoncés valent ce que vaut un exercice saboté par Madrid, violenté par la police et boycotté par les partisans du non.

Ne croyez pas ceux qui vous disent qu’ils savent ce qu’il va se passer maintenant. Nul ne le sait.

D’ici là, laissez-moi vous raconter des scènes que je n’oublierai jamais.

Déterminés

Dans le quartier où se trouve mon hôtel, il y avait trois écoles publiques, une sur la rue Aragò, une autre sur la rue Mallorca et une autre sur la rue de la Diputaciò. J’ai fait la navette de l’une à l’autre.

De chaque côté de la porte, il y avait de longues files de gens, d’une largeur de trois ou quatre personnes, qui faisaient le tour du pâté de maisons. Plusieurs s’étaient apporté des chaises pliantes.

Les gens qui venaient de voter sortaient de l’école les mains levées, le sourire aux lèvres, les yeux humides, applaudis par ceux qui attendaient leur tour pour voter.

On laissait passer les gens les plus âgés, souvent en fauteuil roulant, pour qu’ils n’aient pas à attendre des heures.

Ces gens croyaient que leur geste était important, qu’il faisait une différence, qu’on peut faire l’histoire, pas seulement la subir. Un fabuleux démenti au cynisme de notre époque.

Leur engagement civique n’était pas un discours creux, mais une réalité en chair et en os. Ces gens redonnent foi en l’être humain.

« Ce n’est pas l’exercice que nous voulions, mais nous sommes là, à visage découvert, pas cachés à la maison », dit un jeune.

À divers endroits, la police catalane, les Mossos d’Esquadra, ont refusé d’obéir à la police nationale. Ils ont laissé la Guardia Civil faire le sale boulot.

On voyait des gens embrasser « leur » police.

Engagés

Aurora, militante du parti indépendantiste CUP, 30 ans, psychologue et professeur de yoga, me dit qu’elle a dormi dans l’école Els Llorers depuis vendredi pour empêcher sa fermeture.

« On a prévu tout ce qui était humainement possible, dit-elle. C’est tout un modèle de société qu’il faut changer ».

Son conjoint, David, 32 ans, travailleur communautaire au chômage, ajoute : « Dans ce pays, c’est devenu un devoir de se plaindre. »

« Nous sommes dans un État d’exception qui veut me faire passer pour un délinquant. Moi ? Ce qui se passe, c’est de la répression policière pure et simple », me dit Arturo, peintre à la retraite.

« Beaucoup de gens, ajoute-t-il, se demandent pourquoi il n’y a pas un parti d’extrême droite en Espagne comme ailleurs en Europe. C’est parce qu’elle est déjà à l’intérieur du parti de Rajoy, très influente. »

Anna, professeure au primaire, m’explique l’impact de l’interruption des transferts financiers par Madrid pour les asphyxier quelques jours auparavant. « Nous, les professeurs, avons dû payer de notre poche une partie du matériel scolaire des jeunes. »

Quand la pluie s’est mise à tomber, les parapluies se sont ouverts. Les gens sont restés imperturbables.

« Je reste ici, j’ai tout mon temps, le temps qu’il faudra », m’a dit une dame.

Je fais remarquer à un jeune que les résultats seront contestés. Il me répond : « Notre victoire, c’est de pouvoir voter alors qu’on voulait nous en empêcher. »

Les autos qui passent devant les lieux de votation klaxonnent.

Les autos de la police catalane passent comme si de rien n’était. Ces hommes ne frapperont pas leur propre peuple.

Deux touristes japonaises, qui ne comprennent rien à rien, passent en rigolant. La solennité du moment leur échappe totalement.

Identité

Je pique une longue jasette avec un groupe de dames âgées : Blanca, Rosalia, Montse et Ginkana.

Elles ont connu le franquisme. Blanca dit : « Cela me rappelle quand ma langue était interdite. »

Puis, cette idée de l’Espagne perçue comme un pays étranger revient.

« Quand j’étais jeune, j’aimais la mode. J’allais voir les dernières collections à Paris. Aller à Madrid ne me venait pas à l’esprit », dit Blanca.

Rosalia ajoute : « Je ne suis pas très portée sur les drapeaux. Mais ici, j’ai trouvé une unité culturelle, une identité qui veut s’exprimer. »

Je le répète : on peut être pour ou contre la souveraineté de la Catalogne, mais on ne me fera jamais avaler que ces gens sont de dangereux saboteurs qu’il fallait mater à coups de bâton.