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Petite vie

<i>Bienvenue au pays de la vie ordinaire</i></br>
Mathieu Bélisle</br>
Éditions Leméac
Photo courtoisie Bienvenue au pays de la vie ordinaire
Mathieu Bélisle
Éditions Leméac

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Serions-nous à l’image du gars ben fatigué, personnage interprété merveilleusement par Dominique Lévesque du Groupe Sanguin ? Un homme mollasson, faiblard, ringard, ben ordinaire, qui baigne dans une « coolitude » contagieuse. Les personnages de héros et de gagnants, on laisse ça aux autres. Pierre Le Moyne d’Iberville, connaît pas.

Nous sommes au pays de la vie ordinaire où il ne faut rien déranger, rien bousculer. Pas de provocation, svp. Prière de ne pas déranger. Pourquoi devenir gérant ou son propre patron, pourquoi monter en grade si on est satisfait avec ce qu’on a. Une job steady pis un bon boss. Métro, boulot, dodo — entendez voiture, maison, rénovations, voyages, chalets, retraite —, la routine dans toute sa splendeur, avec la panoplie des produits de consommation et du prêt-à-penser.

Cette vie ordinaire, cette banalisation de notre quotidien ne sont pas l’apanage de la société québécoise, globalisation oblige, elles sont le résultat d’un long processus de transformation dans la production et l’organisation de nos sociétés. L’art n’y a pas échappé, nous dit l’auteur Mathieu Bélisle. « C’est d’ailleurs l’affirmation de la vie ordinaire qui a présidé en littérature à l’essor de l’esthétique réaliste, prônée par des romanciers comme Stendhal, Balzac, Flaubert, soucieux de représenter les êtres et les objets non plus tendus vers ce qu’ils devraient être, mais tels qu’ils sont... »

Même l’écologisme n’échappe pas à cet « idéal de préservation et de maintien ». On lutte contre les changements... climatiques, on est en mode survie en attendant la catastrophe annoncée. Les grands projets nous turlupinent, tant nous sommes nés pour un petit pain. Ainsi s’expliquerait le rejet, à deux reprises, du projet souverainiste. Il vaut mieux « demeurer fidèles à la vie provinciale que nous connaissons le mieux en gérant nos affaires à la petite semaine ».

Pas surprenant, dans de telles conditions, que l’humoriste soit apparu comme une valeur refuge, qui ne connaît pas l’essoufflement, contrairement à des artistes comme Gilles Vigneault ou Gaston Miron, dont on attend en vain les successeurs. L’humour aujourd’hui serait « enclin au repli sur soi et à l’apolitisme, fasciné par ces petits riens et ces “beaux malaises” qui font le quotidien et qui, Dieu merci, ne menacent jamais l’ordre établi ». Pas étonnant qu’ils soient devenus « de petits rois gâtés ».

Une large part de cet essai est consacrée à la littérature québécoise qui doit assumer « l’héritage de la pauvreté », selon l’expression terrible d’Yvon Rivard, ou la « richesse de la pauvreté », selon Bélisle. « La littérature québécoise nous rappelle cette pauvreté culturelle dont nous avons été trop longtemps affligés et qui continue de nous hanter. [...] Elle nous rappelle notre peur de disparaître, souligne nos rapports compliqués avec la mère patrie et le continent que nous habitons. » Et Bélisle de rappeler cette blague : « Qu’est-ce qu’un Québécois ? Réponse : C’est quelqu’un qui se demande : Qu’est-ce qu’un Québécois ? »

Tentation

Notre littérature, se réclamant tantôt de la France, tantôt de l’Amérique, n’échappe pas à la tentation schizophrénique. L’œuvre de Ducharme, entre autres, en témoigne.

L’auteur cite l’écrivain Maxime Raymond Bock, dont l’œuvre est une véritable métaphore sur le Québec d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Bock met en scène « des paumés, ces pauvres types à la fois comiques et attachants dont les mésaventures se répètent d’époque en époque et de lieu en lieu, comme une série de variations sur le thème de la défaite », qu’il s’agisse des Patriotes du XIXe siècle ou des révolutionnaires québécois du XXe siècle.

C’est par la littérature que nous réussirons à nous surpasser, à retrouver « un goût du vertige et de la verticalité, de renouer avec la ligne du risque », pour reprendre l’expression de Pierre Vadeboncoeur. La littérature, longtemps et encore parent pauvre des arts, se mêle de tout, affirme l’essayiste. « Ce qu’elle vise, à travers la multiplicité de ses voix et des formes qu’elle adopte, c’est rien de moins que la vie tout entière, dans sa bigarrure et son impureté. »

Bélisle signe est un des essais les plus percutants de l’année.