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Un Don DeLillo qui fait froid dans le dos

Don DeLillo
Photo courtoisie, QÂR. Monfourny Don DeLillo

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Même si Zero K n’est pas à la portée de tout le monde, impossible de faire l’impasse sur ce nouveau roman de Don DeLillo, dont l’œuvre a déjà été couronnée par le prix littéraire du Congrès américain et le National Book Award.

Alors qu’il s’apprête à fêter son 81e anniversaire, le grand écrivain américain Don DeLillo démontre une fois de plus noir sur blanc qu’il n’a pas son pareil pour scruter à fond les principales dérives du monde dans lequel on vit.

Deux instituts basés aux États-Unis (Cryonics Institute et Alcor Life Extension Foundation) offrent présentement aux plus riches la possibilité d’être cryogénisés jusqu’au jour où la science sera en mesure de soigner leur mal et de les ramener à la vie.

Don DeLillo a en effet eu l’idée d’aborder le thème de l’immortalité surgelée dans Zero K, un titre qui fait référence au zéro absolu de Kelvin, dont la température est de -273,15 °C.

« C’est un livre que j’ai mis beaucoup de temps à écrire, parce que je suis plus vieux et que je suis plus lent, explique-t-il au cours de l’entretien téléphonique qu’il nous a récemment accordé. Mais dès l’instant où j’en ai tapé la première phrase sur ma dactylo [Tout le monde veut posséder la fin du monde] et que j’ai ensuite enchaîné avec un paragraphe mettant en scène un père et son fils, je savais qu’un roman complètement différent des autres allait suivre. »

Ce qu’on s’empresse de confirmer, Zero K nous plongeant rapidement dans le très froid décor de Convergence, un centre de recherches ultrasecret qui, pour repousser les frontières de la mort sans être inquiété par les instances internationales, a été bâti dans l’un des coins les plus reculés de la planète.

Et de ce fait, des centaines de « beaux au bois dormant » reposent déjà dans la nécropole ultrasophistiquée de ce laboratoire transhumaniste en attendant leur hypothétique résurrection...

Au-delà du réel

« Avec Zero K, je n’ai pas voulu critiquer ce genre de pratique, précise Don DeLillo. J’ai d’ailleurs préféré inventer plutôt que de me lancer dans de fastidieuses recherches portant sur la cryogénisation. Mais en abordant ce thème, de nombreuses questions se sont imposées d’elles-mêmes : est-ce qu’on est encore humain lorsqu’on peut déjouer la mort ? Dans une capsule cryonique, qu’advient-il de l’idée de continuum ? Une fois congelé, qu’arrive-t-il au cerveau ? Si la science parvient à le faire, quel âge aurons-nous quand on sera réanimé ? Et si on revient à la vie, est-ce qu’on sera toujours la même personne ? Je ne sais pas si c’est un livre que j’aurais pu écrire à 40 ou à 50 ans, mais ces questions ont guidé la suite. »

<b><i>Zero K</i></b><br />
Don DeLillo, <br />
aux Éditions Actes Sud, <br />
304 pages
Photo courtoisie
Zero K
Don DeLillo,
aux Éditions Actes Sud,
304 pages

Une suite qui commencera avec la fin programmée de la seconde épouse de Ross Lockhart, un magnat de la finance prêt à dépenser des millions pour permettre à la jolie archéologue dont il est toujours follement épris de faire de vieux os.

Souffrant d’une maladie incurable, Artis acceptera ainsi de déjouer la mort en passant par la case cryogénisation et grâce à Jeffrey, le fils de Ross, on pourra nous aussi assister en partie à ses glaçants derniers moments dans l’unité Zero K de Convergence.

Invité à passer quelques jours dans cet antre de science-fi où il doit porter un bracelet l’empêchant d’accéder à certaines zones, Jeffrey racontera en effet tout ce qu’il y verra. Les couloirs déserts, les portes closes, les murs sans fenêtre, la cafétéria où presque personne ne vient manger, les écrans géants qui jaillissent inopinément des plafonds pour diffuser des vidéos sans son d’une violence inouïe, les salles accueillant les moribonds sur le point d’être congelés.

Car contrairement à la plupart des clients de Convergence, Jeffrey n’est pas là pour mourir, mais pour tuer le temps en attendant qu’Artis soit enfin artificiellement délivrée de la finitude.

Se réveiller dans 1000 ans ?

« J’ai eu beaucoup de plaisir à imaginer ce centre surréaliste et à y suivre les pérégrinations de Jeffrey, ajoute Don DeLillo. Quand j’écris, je vois très clairement mes personnages en trois dimensions, ce qui m’aide à approfondir leur personnalité et à aller un peu plus loin. »

Du coup, on ne tardera pas à apprendre que Ross Lockhart souhaitera lui aussi partir avec Artis, la perspective de continuer à gagner des monceaux d’argent ou de profiter de la vie sans l’avoir à ses côtés lui étant carrément insupportable.

Une nouvelle qui ne laissera pas Jeffrey de glace, puisqu’il ne pourra s’empêcher de se questionner sur les probabilités de revoir un jour son père, les rêves d’immortalité de ce dernier pouvant aussi bien se concrétiser au XXIIe siècle qu’au XXXe siècle.

« Si la cryogénisation était une option offerte à tous, je l’envisagerais moi aussi sérieusement, conclut Don DeLillo. Mais pour l’instant, seules quelques personnes ont la possibilité d’en assumer les frais. Quant aux autres, elles vont tout simplement mourir normalement. Alors quand on me demande si j’aimerais être immortel, je pense que la réponse dépend directement des gens que je pourrais éventuellement retrouver dans 1000 ans... »