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Abnégation requise mais non exigée (une réponse à Éric Tremblay)

Abnégation requise mais non exigée (une réponse à Éric Tremblay)
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Dans son dernier billet, mon collègue et co-blogueur, Éric Tremblay, supposait que beaucoup de problèmes en éducation seraient réglés si les enseignants pensaient davantage à leurs élèves, sous-entendant de toute évidence que nous ne le faisons pas assez.

Rien ne nous obligeant à être d’accord sur tout, il me fallait profiter de cette tribune que nous partageons pour lui répondre. Ou plutôt, devrais-je dire, pour partager les réflexions qu’il m’a inspirées et qui, en rien, ne jugent de sa bonne foi ou de son idéalisme.
 
Répondre d’abord parce que l’observation que je fais de mes collègues ne me conduit pas du tout aux mêmes conclusions, et que je ne peux que déplorer qu’on s’attribue ainsi les causes des problèmes en éducation, ou que l’on résume à notre seul dévouement leurs possibles solutions.
 
Répondre aussi car, parmi bien d’autres, je me sens visé : il m’arrive de chercher ailleurs qu’en moi-même les causes des problèmes en éducation. D’y réfléchir dans une perspective sociétale, politique. À l’échelle de laquelle, individuellement, personne ne peut rien. 
 
Ce qui ne veut pas dire qu’il faille baisser les bras. Au contraire.
 
Ainsi, écrire que «si les profs pensaient toujours aux élèves, on s’assurerait d’avoir des services de qualité venant bonifier le travail de nos enseignants» peut sembler relever d’un certain idéalisme. Penser aux élèves ne suffit pas. Il faut des décisions et des gestes collectifs. Des revendications. Comme de fait, une grande majorité d’enseignants pensent toujours aux élèves, surtout aux plus fragiles d’entre eux. Éric l’ignore peut-être, mais parmi nos dernières revendications syndicales se trouvaient justement des demandes de ressources les concernant exclusivement. 
 
Écrire qu’ «on préfère souvent s’assurer que toutes les classes puissent avoir accès aux ressources de façon équitable (car) on ne voudrait surtout pas froisser l’amour-propre d’un prof qui a l’impression de ne pas avoir la juste part du gâteau...» relève selon moi d’une évidence irréprochable. Il me semble en effet important de s’assurer de la juste distribution des ressources dans l’assurance, bien sûr, que cette équité est mesurée selon les besoins des groupes d’élèves et non selon les caprices des enseignants. En ce sens, cette décision relève de l’autorité de la direction. Il m’apparait normal qu’un enseignant désirant plus que sa juste part doive s’entendre avec ses collègues. Ce n’est pas du gâteau pour tout le monde : les besoins sont nombreux et les ressources, limitées. 
 
Écrire que «si on tordait un peu le bras à certains enseignants pour qu’ils pensent davantage aux enfants en premier, on les entendrait probablement moins se plaindre de leur épuisement pour plutôt s’intéresser aux raisons fondamentales des problèmes vécus dans leurs classes» relève en mons sens d’une accusation maladroite. Qui sommes-nous pour juger de l’épuisement d’une personne, collègue ou non? Le poids du jugement, qu’on l’émette ou le subisse, est lourd. En tant qu’enseignant, j’ai moi-même mes défis. Ceux que je choisis, ceux que je subis. J’ai choisi ma cause, mais on m’en impose souvent les conditions. J’ai souffert et souffrirai encore de détresse éthique. Selon le contexte personnel et professionnel où l’on se trouve, nos défis sont différents. Du préscolaire au secondaire, de Matane à Montréal-Nord, je ne peux qu’imaginer toutes ces réalités qui nous différencient.
 
Enfin, écrire que «c'est en unissant nos forces pour élaborer des pratiques diversifiées et stimulantes que nous changerons nos tristes constats en éducation. Mais, (que) pour y arriver, il faut s'oublier et ne penser qu'aux enfants», comme si les deux étaient incompatibles, relève selon moi d’un fatalisme que je ne partage pas. J’ai trop lu et vu d’enseignants tomber de s’être justement oubliés à force de ne penser qu’à leur engagement envers leurs élèves. À vouloir à tout prix aider cet enfant que rien ne semble favoriser. À se croire le seul sur qui reposera la différence de toute une vie. À vouloir concevoir le projet parfait. Combien n’en dorment pas? Combien s’absentent des mois, ou quittent carrément? Combien se cachent pour ne pas faire preuve d’apitoiement devant l’adversité
 
Je serai toujours motivé à unir nos forces. Mais pas ainsi. Peut-être était-ce essentiellement dans la forme, mais de tels propos ne peuvent qu’encourager la méfiance envers le corps enseignant, et à l’intérieur même de celui-ci. S’il nous faut tous nous encourager à adopter une plus grande posture professionnelle, je ne crois pas que ce soit le meilleur chemin. Il est une chose de dénoncer la lourdeur du système et d’encourager l’introspection. C’en est une autre d’individualiser et d’assumer ainsi la responsabilité de nos difficultés sur nos seules épaules. On ferme les yeux sur les responsabilités de bien d’autres acteurs. 
 
Or, si la sagesse permet de reconnaitre ce que nous ne pouvons changer individuellement, certaines injustices doivent être dénoncés collectivement.
 
Nous sommes tous seuls dans nos classes à parfois nous croire uniques. Dans nos détresses, nos succès, nos victoires. C’est un avantage, mais aussi un terrible inconvénient. Cela nous isole, et je constate de plus en plus que nous faisons preuves entre enseignants d’une sévérité qui nous divise, dans un travail pourtant de plus en plus exigeant.
 
Je n’en fais pas le reproche à Éric - car ce n'est pas ce qu'il affirme -, mais gardons-nous de supposer que nous sommes si peu à avoir compris notre rôle. Capables de juger du dévouement et de l’abnégation des autres. Parlons-nous plutôt. Prenons un verre.
 
Mes échanges avec différents collègues du quotidien, ou de partout dans la province, m’ont rassuré depuis longtemps : je perçois dans leur regard ou dans leurs mots le même professionnalisme dévoué que celui qui, j’aime le croire, m’animera longtemps. 
 
Ceci dit, malgré nos désaccords, je tiens à souligner que j’ai entièrement confiance en Éric, collègue dévoué et passionné. Ses réflexions ont inspiré les miennes, bien plus intéressantes que la simple idée de le confronter. Je ne peux que regretter que nous n’ayons jamais eu l’occasion de discuter de nos perceptions professionnelles. 
 
Le temps nous donnera certainement l’occasion.