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Québec et l'évolution de la fête de Noël au fil des siècles

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Noël est une fête chrétienne. S’y sont greffées des manifestations populaires issues du monde romain, mais aussi de comportements humains de la plus haute antiquité. Bien qu’intégré à l’époque du solstice d’hiver, donc à la plus courte période d’ensoleillement, Noël n’est pas à proprement parler une fête du solstice.

En 46 avant Jésus-Christ, le calendrier julien avait fixé le solstice d’hiver au 25 décembre. Une religion au dieu solaire Mithra célébrait sa naissance ce jour-là, la chose étant conséquente.

Or, en 354, quand l’Église fixe la date de la commémoration de la naissance de Jésus au 25 décembre, cela fait une trentaine d’années qu’on a corrigé la date du solstice d’hiver désormais arrêtée au 21 ou au 22 décembre. Le mithraïsme solaire aurait dû logiquement s’y camper. Le 25 décembre était théoriquement libre...

La fête de l’Annonciation et l’aéroport de L’Ancienne-Lorette

Modèle représentant la maison de la Vierge construite à la Nouvelle-Lorette en 1764 par Michel Bergeron
Illustration courtoisie
Modèle représentant la maison de la Vierge construite à la Nouvelle-Lorette en 1764 par Michel Bergeron

L’Annonciation à la Vierge se célèbre le 25 mars pour commémorer la conception de Jésus.

La visite de l’archange Gabriel eut lieu dans la maison de la Vierge à Nazareth.

Dans le contexte des croisades, la maison fut transportée, par mesure de protection, sur les bords de l’Adriatique, en Dalmatie, puis en Italie en un lieu qui s’appela Loreto.

La légende dorée en attribuera le transport à des cohortes d’anges.

Ce sanctuaire marial fut vénéré par les Pères Jésuites qui en transposèrent le culte en Nouvelle-France, en 1674, au moyen d’une réplique de la maison de Loreto.

Le lieu prit nom de Nouvelle-Lorette, devenant plus tard L’Ancienne-Lorette.

À cause du transport réputé miraculeux de la maison de la Vierge, au 13e siècle, par la voie des airs, Notre-Dame de Lorette est devenue, en 1920, la patronne de l’aéronautique.

L’établissement de l’aéroport de Québec à l’Ancienne-Lorette le place donc entre bonnes mains.

Les Enfants Jésus en cire

Enfant Jésus en cire couché dans un lit de bois plié en guise de crèche
Illustration courtoisie
Enfant Jésus en cire couché dans un lit de bois plié en guise de crèche

Le musée des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec conserve un magnifique Enfant Jésus en cire expédié par la communauté de Dieppe vers 1639.

Les savoirs touchant la réalisation de ces statuettes se sont transmis dans plusieurs communautés religieuses de femmes.

Les Ursulines, par exemple, en ont fabriqué pour les paroisses, pour des Amérindiens, pour les Jésuites.

Le Père Henri Nouvel avait amené un Jésus en cire à côté de l’autel pour la messe de minuit de 1675 dans le Bas-Michigan.

Un militaire anglais de la fin du 18e siècle, qui se glissa à l’intérieur de la cathédrale de Québec pour la messe de minuit, rapporte qu’on introduisit un berceau, puis le Jésus en cire, aux acclamations du peuple, et que l’Enfant fut bercé pendant toute la cérémonie (ce qui donne à entendre qu’il y avait une crèche vivante).

Il signale aussi qu’en certains endroits l’on disposait de plusieurs Jésus en cire de grosseur croissante pour représenter l’évolution de l’Enfant.

Saint-Nicolas et le Père Noël

Un placard publicitaire de la Compagnie Paquet, pour 1912, montre un Père Noël prêt à remonter dans une cheminée, une fois les bas d’usage bien remplis.

Pourtant, la publicité date du 20 décembre et prend soin d’indiquer qu’il ne reste que huit jours de magasinage avant le Jour de l’an. Noël n’a pas encore réussi à déclasser le premier jour de l’année. Il n’a pas non plus réussi à déclasser Saint Nicolas, dont il est issu en bonne part.

Pour preuve : encore en 1954, le Syndicat de Québec organise, le samedi 27 novembre, une parade mettant en vedette Nicolas, depuis le Palais Montcalm jusqu’à la Place Jacques-Cartier, alors que le poste de radio CKCV couvre l’événement. Saint-Nicolas reçoit ensuite les enfants tous les jours, de 14h30 à 17h.

Le «Minuit, Chrétiens»

Véritable icône de Noël, ce chant, d’abord appelé Noël d’Adam ou Cantique de Noël, résulte d’une demande du curé de Roquemaure, en France, en 1843. Placide Cappeau, négociant en vin, écrit les paroles.

Par l’intermédiaire d’amis, Adolphe-Charles Adam, directeur de l’Opéra-Comique, en crée la musique.

D’abord interprété dans des salons, puis à l’opéra, le cantique est entendu, pour la première fois dans une église, à Roquemaure à la Noël 1847.

Dix ans plus tard, le musicien de Québec, Ernest Gagnon, entend le cantique à l’église Saint-Roch de Paris.

Il le ramène dans ses bagages et le fait chanter à la messe de minuit en l’église de Sillery dès 1858. Puis, on le reprend à la messe du jour à l’église Saint-Jean-Baptiste. Ce cantique, les États-Unis l’ont probablement connu avant nous : John Sullivan Dwight le traduisit en 1855 sous le titre de Cantique de Noël (Christmas Song) commençant par ces mots : «O Holy Night».

La «noëlisation» et ses retombées

Publication originale du livre de Charles Dickens en 1843
Illustration courtoisie
Publication originale du livre de Charles Dickens en 1843

Vers le milieu du 19e siècle, en Angleterre, les bien-pensants découvrent que les non catholiques connaissent peu les fondements théologiques de Noël.

On constate aussi les ravages de l’industrialisation : la pauvreté des classes laborieuses, le travail des enfants.

On force alors la note : on intègre l’approche plus sensuelle de la Contre-Réforme (l’Enfant Jésus de la crèche évoqué avec tendresse, etc.); on adopte d’Allemagne le sapin de Noël; Charles Dickens publie A Christmas Carol pour dénoncer le sort des enfants sans enfance et l’égoïsme sociétal.

Puis il y a l’excès des cadeaux et les prémices de l’enfant-roi. Là-bas, Noël en vient à siphonner l’esprit du temps des Fêtes. Et pourtant, aux confins des 19e et 20e siècle, les Fairchild de Cap-Rouge découvrent autour d’eux une société de «Canadiens» qui comprennent le sens du «grand miracle de Noël», tandis qu’eux, harassés par les préparatifs des cadeaux, n’y pensent même plus.

Autant la Noël des Canadiens était céleste, autant le Jour de l’an, ses étrennes, ses visites et ses embrassades étaient joliment terrestres.

L’univers des marionnettes

Dessin de Gérard Morisset évoquant un spectacle de marionnettes au marché de la Haute-Ville, vers 1775
Illustration courtoisie
Dessin de Gérard Morisset évoquant un spectacle de marionnettes au marché de la Haute-Ville, vers 1775

Le temps des Fêtes a été, en Nouvelle-France, le bon moment pour présenter le divertissement des marionnettes.

On en garde témoignage avec le 18e siècle naissant.

On aura même des marionnettistes ambulants dans les campagnes.

Mais, la capitale a eu son théâtre de marionnettes durant le dernier quart du 18e siècle jusqu’à sa fermeture par les Anglais en 1837.

Sous les auspices du «père Marseille», ce théâtre de la rue d’Aiguillon se déplaçait au marché de la Haute-Ville ou dans certains salons privés où le spectacle était suivi d’un souper et d’un bal.

Il était d’usage d’offrir des représentations depuis Noël jusqu’au Carême, au rythme de deux ou trois performances par soir, au son du tambourin et du violon, ainsi que de la voix humaine.

Y défilaient des personnages aussi variés qu’Arlequin et Colombine, Louis XV et la Pompadour, Voltaire, Montcalm, Franklin et autres. Et le public était populaire, bourgeois, même aristocratique.

Les mille Ave

Cette pratique de dire mille Ave Maria la veille de Noël pour obtenir une faveur particulière a été courante et persiste sûrement encore.

C’est souvent en couple qu’on s’y adonnait. Qu’est-ce à dire que ces mille Ave? Relisez Maria Chapdelaine qui demande à sa mère si cette pratique est efficace... et sa mère de lui répondre : «Une personne qui dit ses mille Ave comme il faut avant le minuit de Noël, c’est bien rare si elle ne reçoit pas ce qu’elle demande».

Dix chapelets en matinée; dix autres au fil de l’après-midi et de la soirée.

Cette pieuse tradition, dont témoigne le romancier Louis Hémon, remonte à sainte Catherine de Bologne, 15e siècle, qui se préparait à Noël en récitant quarante Ave par jour pendant vingt-cinq jours, depuis le 29 novembre jusqu’au 23 décembre inclusivement.

La conclusion? Les Québécois se sont donné beaucoup de peine en concentrant en si peu de temps tant de prières d’abord pensées pour l’Avent...

Les Rois

Le gâteau des Rois
Illustration Edmond-J. Massicotte (1925)
Le gâteau des Rois

Les mages adorateurs, réputés être «des presque rois» au début des années 200, et considérés comme rois véritables avec le 9e siècle, avaient apporté à l’Enfant Jésus trois présents : de l’or, de l’encens, de la myrrhe (qui équivalait au prix de l’or dans l’Antiquité). 

Dans la suite du temps, on parla de la fête des Rois célébrée le 6 janvier, clôturant le cycle des douze jours de Noël.

Cette fête conserva quelque chose d’une tradition médiévale, elle-même issue du monde romain : la fête de l’inversion sociale, la «fête des fous» (notre seconde nature disait-on à l’époque).

En effet, le gâteau des Rois («feuillé» ou en brioche) cachait un pois et une fève pour désigner un roi et une reine de la journée régnant sur tous et inversant tous les rapports.

Ce mets est présent chez-nous dès le 17e siècle : en 1646, par exemple, les Ursulines distribuent des «gasteaux des roys» aux Amérindiens.

Au 19e siècle, avec l’arrivée concomitante des Anglais et de leur goût du sucre, on aura tendance à intégrer le gâteau généreusement glacé, orgueil de nos tables.

Le sapin

Comme cela a été le cas pour la France et l’Angleterre de la fin du 18e et au 19e siècle, notre sapin de Noël fut d’abord «à l’allemande» : dressé sur une table.

Dès lors, il n’est pas qu’un accessoire-témoin de la fête, il est lui-même donateur.

Son arrivée est magique comme l’est celle du Père Noël.

Des cornes d’abondance, remplies de confiseries et de noix, des oranges, des cadeaux (instruments de musique, montres, jouets, vêtements, etc.) pendent à ses branches.

Qu’on le veuille ou non, il est l’indice de la richesse familiale, ainsi qu’un formidable baromètre de la consommation.

L’Amérique le fait grandir du plancher jusqu’au plafond.

Bien loin de se douter que le Moyen Âge avait fait de cet arbre toujours vert la vedette de ses jeux théâtraux dans les églises.

Le transformant en symbole de l’arbre du Paradis terrestre, celui de la tentation et de la chute, l’Église évoquait en contrepartie la nécessaire Rédemption, donc l’incarnation de Jésus, d’où : Noël.

Trois douceurs de la table

Les tables des fêtes ont beau crouler sous les pâtés en croûte, les oies, les dindes, jetons un regard sur trois mets sucrés : la classique Charlotte russe, l’intrigant plum pudding et l’attirante bûche.

La première est un entremets/dessert inventé, entre 1819 et 1821, par le chef Antonin Carême et dédié à la princesse Charlotte, belle-sœur du tsar de Russie.

C’est une construction circulaire de doigts de dames renfermant une crème bavaroise couronnée de rosettes de crème fouettée...

Le plum pudding, bon, suivant les recettes et l’habileté du cuisinier, était jadis apporté flambé à table, ce qui avait l’avantage d’éviter la douloureuse image du suif figé à sa surface.

Certains le détestaient franchement, telle l’influente étatsunienne Catharine Beecher.

Elle écrivait, en 1840, que c’était là un ramassis de matières indigestes, bouilli en forme de boulet de canon, puis arrosé de brandy.

Quant à la bûche de Noël, d’invention française vers 1830, elle est un rappel de l’antique bûche de bois qu’on brûlait dans le foyer, tout en prenant un réveillon après la messe de minuit.

Texte écrit par Yvan Fortier, ethno-historien


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