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L’URSS racontée de l’intérieur

Emmanuelle Caron
Photo courtoisie

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Avec une plume magnifique, Emmanuelle Caron raconte le destin d’une femme traversant le 20e siècle en URSS dans un premier roman pour adultes publié chez Grasset, Tous les âges me diront bienheureuse. Ce roman d’exception fait ressentir comment les hommes et les femmes vivaient, au quotidien, derrière le rideau de fer.

Eva croit bien connaître sa grand-mère Ilona Serginski, à qui elle rend visite dans une maison de retraite en Bretagne. Mais sentant ses derniers jours arriver, la vieille dame demande à rencontrer un prêtre pour confesser des crimes d’une existence mystérieuse. Par plusieurs flashs-back successifs, le lecteur découvre les événements qui ont façonné cette femme, de la révolution de 1917 jusqu’à nos jours.

Emmanuelle Caron, une Québécoise née en France, explique avoir voyagé à plusieurs reprises en URSS quand elle avait entre 16 et 20 ans, alors qu’elle étudiait la langue russe au lycée. Elle a donc été témoin de la chute du bloc de l’Est. « C’était à la fin de la perestroïka. Toute cette ambiance très particulière de la fin d’un empire, c’est très marquant pour une jeune femme en formation. J’ai l’habitude de dire que ça a vraiment nourri ma sensibilité et que ça m’a formée, ces voyages. Après, la Russie a changé et ce n’était plus tout à fait la même chose. J’ai assisté à la fin d’un monde. »

<b>Emmanuelle Caron</b></br>
<i>Tous les âges me diront bienheureuse</i></br>
Éditions Grasset, 270 pages
Photo courtoisie
Emmanuelle Caron
Tous les âges me diront bienheureuse
Éditions Grasset, 270 pages

Façon romanesque

Emmanuelle Caron était hantée par ce monde révolu et souhaitait en parler de manière romanesque. « Évidemment, je n’ai pas parlé de mon expérience ­personnelle, mais j’avais un désir de dévoiler des pans un peu méconnus de l’histoire soviétique, et pas forcément comme une historienne.

Elle remonte jusqu’en 1917 dans son roman. « Je voulais voir comment une idéologie communiste a cohabité avec des pensées de sorcellerie, non rationnelles, et cette espèce de mélange qui a été très présent dans l’histoire russe de cette époque. » Elle tenait aussi à parler de l’époque de Brejnev, assez méconnue, où l’URSS était « comme un dragon assoupi ».

Les survivants

En réfléchissant à son roman, ­Emmanuelle a réalisé que beaucoup de gens, dans sa propre famille, avaient côtoyé des événements de ­barbarie. D’ailleurs, le village dans lequel se déroule le roman est inspiré de ­celui de sa famille. « Pour ma grand-mère, par exemple, une bombe était ­tombée ­directement sur sa maison. En quelques secondes, tout son ­univers s’est ­écroulé. Elle s’en est sortie par chance. Mon grand-père a fait les guerres coloniales et a été très ­traumatisé. »

Ces personnes ont transmis quelque chose aux générations d’après, note-t-elle : une angoisse profonde existentielle, une anxiété et une vision du monde particulière. « J’avais envie que mes personnages parlent de cette transmission du mal, de l’expérience du mal, d’une génération à l’autre, et des différentes réactions qu’on peut avoir. »

Le fait de cadrer une partie du roman dans une maison de retraite était aussi très important pour l’écrivaine. « C’est un lieu très anonyme où les personnes ont perdu leur passé, leur dignité, mais aussi leur histoire. »


 Emmanuelle Caron est née à Paris et habite maintenant à Montréal.

 Elle enseigne la littérature et le théâtre au Collège international Marie-de-France.

 Ses poèmes sont publiés aux Éditions du Noroît et ses romans jeunesse à l’École des Loisirs.