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Multitasking level 34

Notez que la pile de correction qui manque est dans le sac de ma collègue...
MB Notez que la pile de correction qui manque est dans le sac de ma collègue...

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Vous, eux, moi.

Nous avons tous notre opinion concernant le métier d’enseignant.
 
Qu’il soit justifié par nos taxes, les données probantes, nos idéaux, nos souvenirs d’élèves, ou l’avenir du monde, il en découle bien des exigences compréhensibles.
 
Exigences que l’enseignant, lui, perçoit de toutes parts, et qu’on lui attribue la responsabilité de satisfaire: celles des politiciens, des parents, des gestionnaires, de la recherche, et, bien entendu, des élèves.
 
Du coup, il se demande parfois: quelle place reste-t-il pour ses propres exigences ? Qui tiendra compte de sa réalité, de ses propres observations ? Qui, au fond, a encore confiance en son jugement ? Lui qui n’avait jamais anticipé une telle dérive clientéliste dans ses rapports avec l’élève, parce qu’il avait choisi une vocation, ses exigences sont-elles négligeables ?
 
Je ne prétendrais pas pouvoir faire le métier d’un autre. Chacun son expertise. Mais je demande ici que l’on cesse de préjuger de ce qu’exige mon travail. De ce qu’il faut ou ne faudrait pas faire à ma place. De la sincérité de ma fatigue, ou de mes inquiétudes.
 
Pas sans avoir au moins tenté de comprendre mon expérience.
 
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Selon Tina Boogren (PhD), du centre de recherche Marzano en éducation au Colorado, les enseignants sont si épuisés à la fin de leur journée parce qu’ils ont à prendre «plus de décisions à la minute qu’un neuro-chirurgien»*.
 
Vous pouvez sourciller. 
 
Pour comprendre, il faut préalablement accepter l’exemple suivant comme prémisse : demander à un enfant de retourner s’asseoir pendant que vous veillez à ne pas faire de faute en écrivant au tableau peut déjà compter pour deux décisions dont dépendra, à ce moment précis, votre efficacité. Faire ensuite face au groupe et choisir de répondre immédiatement ou non aux questions, en fonction du temps qu’il vous reste pour expliquer vos notions et de la crédibilité notoire de certains élèves ayant la main levée, peut s’avérer, en une fraction de seconde, névralgique. 
 
Dans sa journée, l’enseignant joue plusieurs rôles essentiels: il se doit d’être un pourvoyeur intéressant d’informations pertinentes et formatrices pour l’apprenant; un applicateur de discipline juste, ferme et cohérent devant un groupe qu’il doit contrôler; un évaluateur honnête des apprentissages et des compétences de ses élèves – formellement ou non; un administrateur efficace dans toutes les tâches connexes entourant ses responsabilités dans l’école, telles que l’organisation d’une sortie étudiante; un motivateur inspirant pour l’ensemble de ses élèves – pas seulement pour ceux qui le sont déjà; un confident disponible et empathique pour les enfants n’ayant peut-être personne d’autre pour les écouter; un modèle positif, enfin, pour des jeunes ayant besoin d’apprendre des valeurs de respect, de confiance et de responsabilité**.
 
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Savoir ainsi avertir du regard une élève en train de bavarder tout en écoutant la question d’un autre pendant que vous distribuez des copies, sans perdre le contrôle du groupe et le fil de votre leçon relève de ce que l’on appelle, en bon français, le «multitasking». 
 
Bien qu’elle soit épuisante et clairement déconseillée***, la gestion multitâche est néanmoins inévitable en classe pour gérer l’immédiateté, l’instantanéité et l’imprévisibilité générées par le regroupement d’une trentaine d’enfants plus ou moins exemplaires à qui l'on doit pourtant faire apprendre quelque chose. Hors cours, cette technique de survie règle souvent le quotidien de l’enseignant qui tentera de faire tout ce qu’il a à faire dans le temps qui lui reste (planification, correction, photocopies, appels aux parents, suivis disciplinaire, réservations, échanges avec les collègues et la direction, suivis de dossiers, responsabilités parascolaires ou liées à différents comités, etc.)
 
Hors école, ce réflexe en vient parfois à empoisonner l’existence. Les collègues se reconnaîtront lorsqu’il est question de réfléchir à un projet en faisant la vaisselle, de corriger quelques copies devant la télé ou entre deux brassées, de penser à un élève en allant faire ses courses, voire de modifier sa planification du lendemain quand on est éveillé à trois heures du matin. 
 
Mais qui veut savoir cela?
 
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Cette ignorance et, pires encore, les préjugés qui la remplacent, font la vie dure au métier d’enseignant, et atteignent leur potentiel le plus nocif lorsqu’ils guident des décisions politiques ou administratives faisant fi des réalités du terrain. Depuis trop longtemps, en choisissant d’écouter ou d’ignorer selon les convenances, les politiciens n’ont fait que réagir, souvent en retard, à des problèmes décriés depuis longtemps, tandis qu’il n’y a toujours pas de place au conseil des commissaires pour entendre les enseignants. Avec si peu de considérations pour ce qu’ils peuvent avoir à dire, comment s’étonner de pareils écarts entre les décisions politiques et leurs besoins si terre-à-terre ?
 
Pourquoi se surprendre, par exemple, de cette pénurie d’enseignants qui frappe un peu partout au Québec ? Le stress et l’épuisement liés à leurs nombreuses responsabilités, de plus en plus complexes, mais sur lesquelles ils ont de moins en moins de contrôle, y sont évidemment associés****. Je ne doute pas d’ailleurs qu’il y ait quelques données probantes là-dessus.
 
Mais toute l’empathie dont un enseignant peut bénéficier disparaît habituellement à la simple évocation de ses deux mois de vacances.
 
C’est pourquoi, en cette année que l’on souhaite être enfin celle de l’Éducation, je nous souhaite la pleine reconnaissance de notre rôle dans cette société. Ce rôle que personne ne nous envie... 10 mois par année.
 
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* À quand donc une enseignante au poste de première ministre?
** Voir ce lien pour quelques conseils pertinents, mais je n'ai pas osé me servir des chiffres avancés (dont je n'ai pas réussi à trouver la source) qui vont juaqu'à 1500 décisions par jour, 4 par minute...
*** Pour quelques explications et conseils, lire ceci, cela, ou encore  ça.
**** Voir cette recherche albertaine sur le sujet.