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Le langage des fleurs...

Jean Gabin
Capture d'écran, youtube. Jean Gabin

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« Le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs; on peut lui faire dire ce que l’on veut. » Émile Beaufort, ex-président du Conseil, joué par Jean Gabin dans le film Le Président

Dans ce film, Jean Gabin joue l’ex-président du Conseil, un politicien de gauche n’ayant pas trahi ses idéaux, il donne la réplique à Chalamont, son ex-chef de cabinet, jadis à gauche, mais désormais à la solde des banques, attiré par le pouvoir et l’argent. Un antagonisme patent entre la vertu du premier et l’affairisme du second.

J’aime beaucoup ce segment en particulier, une douzaine de minutes d’anthologie. Petite Leçon d’Europe. Jean Gabin, impérial. Un must pour tout aspirant politicien me semble-t-il.

Généralement, quand un politicien s’engage dans une longue description chiffrée, je suis de ceux qui s’ennuient. En débat électoral, balancer une série de chiffres est d’un ennui mortel. Next.

Idem quand l’Institut économique de Montréal ou quelque autre apôtre de leurs théories économiques se plait à parler de la dette effarante à renfort de ce cadran chiffré qui additionne follement le montant de la dette publique. Chaque fois, je me dis que si l’on ne place pas, impérativement, à côté de ce cadran-là, celui tout aussi affolant, de l’évasion et de l’évitement fiscal, on ne sert qu’un côté de la médaille. Next.

Mais les chiffres les plus affolants lors d’une année électorale, selon moi, sont ceux des « sondages ». Alors là, effectivement, on est dans le « langage des fleurs ». Ce qui s’est produit lors de la dernière campagne fédérale en 2015 est un enseignement probant en la matière.

Arrêtez! La cour est pleine!

C’est ahurissant de constater à quel point cette longue année électorale au fédéral en 2015 a donné lieu à une surabondance de sondages. On se souviendra que Stephen Harper avait misé gros en déclenchant la plus longue campagne électorale de l’ère moderne, 79 jours. Savez-vous combien il y a eu de sondages au Canada pendant cette période? 117!

Du 8 septembre au 19 octobre 2015, jour du vote, au moins un sondage était publié chaque jour. Dans la seule dernière semaine du vote, 25 sondages ont été publiés!

Quand on ajoute à ce portrait les sondages réalisés pendant l’année électorale (octobre 2014 à octobre 2015) les variations dans les intentions de vote sont si importantes que l’analyse faite d’un sondage, en février de cette année électorale, ne vaut absolument rien.

Ainsi, fin septembre 2014, des sondages comme celui de EKOS le 25 septembre, créditaient le PLC de Justin Trudeau de près de 15 points d’avance sur les Conservateurs!

À partir de janvier 2015, les choses se sont corsées pour le PLC et les sondages du printemps 2015 ont souvent penché du côté des Conservateurs. Le 31 mars 2015, EKOS pointait dorénavant les Conservateurs à 5 points devant les Libéraux; un revirement de 20 points en 6 mois!

19 mai 2015, revirement pour EKOS, le NPD de Mulcair arrive en tête pour la première fois. L’élection devant être déclenchée plus tard dans l’année sera une course à trois selon la majorité des analystes.

À partir du 5 juin 2015, le PLC de Trudeau ne fera plus que descendre, lui qui, dix mois avant, jouissait d’une avance de 15 points. Pendant les semaines qui suivront, Mulcair arrivera en tête de presque tous les sondages publiés au Canada. Un revirement spectaculaire.

On connaît la suite. La campagne électorale s’amorce le 2 aout 2015, le scrutin, le 19 octobre. Jour du lancement de la campagne électorale, Forum Research publie un sondage de 1400 répondants. Résultat : NPD 39%, Conservateurs 28% et Libéraux à 25%. La course est lancée.

Dix semaines plus tard : NPD 19,7%, Conservateurs 31,9% et Libéraux 39,5%. Une campagne désastreuse du NPD, certes, mais surtout une leçon à retenir, ne jamais enterrer un parti politique sur la foi des sondages à 9 ou 10 mois des élections.

Les sondages ont-ils été préjudiciables à la qualité de nos débats démocratiques?

Fait à noter, dans l’équipe de conseillers de Justin Trudeau, il y avait un certain Robert Asselin, ex-professeur de l’École des Affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. Ce conseiller et universitaire avait réfléchi à la place prépondérante des sondages au sein de notre vie démocratique suite à l’élection fédérale de 2011, notamment en publiant un texte intitulé Have polls become detrimental to the quality of démocracy?

Sa réflexion est toujours pertinente aujourd’hui. Je traduis librement :

« Au cours des dernières élections fédérales [ici, l’élection de 2011], les résultats des sondages ont fait l'actualité presque tous les jours. Au cours de la dernière décennie, les médias ont donné aux sondeurs un rôle messianique dans les campagnes électorales. Dans les minutes avant que les sondeurs publient leurs résultats, nous retenons tous notre souffle, comme si nous attendions une audience avec le pape. Les firmes de sondages sont devenues les nouveaux dieux de la politique moderne.

Le temps est venu de se demander: qu'est-ce que la surutilisation des sondages signifie pour notre vie démocratique? Les sondages ont-ils été préjudiciables à la qualité de nos débats démocratiques?  [...]

Disons-le clairement: sonder est une business. Vous ne pouvez pas reprocher aux sondeurs de mousser leurs produits et d'agir comme vendeurs pour leur industrie. Comme toute autre profession, il y a de bons et mauvais sondeurs. Au fil du temps, certains ont fait preuve d’une précision impressionnante. Grand bien leur fasse. Mais les bons sondeurs devraient connaître leurs limites - ils ne devraient pas prétendre être de bons stratèges politiques.

Lorsque les sondeurs se prononcent sur le sens de leurs sondages, ils errent  habituellement bien au-delà de leurs compétences. Pourquoi? Parce que les partis politiques tentent de vendre des concepts, des idées et des plans. Certains de ceux-ci sont plus faciles à articuler que d'autres - et peuvent ainsi donner plus facilement des critiques positives - mais cela ne signifie pas nécessairement que ce sont là de meilleures idées.

Les sondeurs ne sont pas des experts en politiques, ils sont des experts de l’enquête d'opinion publique. Il y a une différence considérable entre les deux et lorsque les sondeurs tentent d'interpréter leurs enquêtes, en fonction des réponses du grand public au premier niveau, ils courent le risque de ne pas reconnaître la valeur inhérente du débat public qui peut aider à renforcer le soutien à des politiques plus complexes au cours d'une campagne. Bien sûr, le contraire est vrai aussi: des idées plus simples, même si elles sont fallacieuses, peuvent devenir attrayantes dans une campagne, au risque de tasser les meilleures propositions politiques parfois moins simplistes. »

Comment ne pas ici dresser le parallèle entre ce qu’avance Robert Asselin sur le rôle messianique des sondeurs et l’effervescence qui anime les férus de politique sur twitter dans les heures qui précèdent la publication d’un Léger. Surtout quand le sondeur titille tout le monde en annonçant que les résultats seront disponibles vers minuit!

Pourtant, si je suis Jean-François Lisée, je dresse une ligne temporelle sur laquelle je marque un point. Et je regarde tout au bout de cette ligne qui culmine par le jour de l’élection. Et je me dis que la ligne d’arrivée est bien loin. Et que tout reste à faire.

À l’inverse, si je suis François Legault, je peste un peu que cette ligne d’arrivée ne soit pas plus proche. Car le plus difficile est de concrétiser des sondages favorables quand le point final est si éloigné.

Tout reste à faire...