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Québec paie 8 M$ pour un tas de roches

Le gouvernement a payé le gros prix pour sortir une minière torontoise de l’impasse avec les Algonquins

Copper One
Photo courtoisie, Ressources Cartier Des travaux d’exploration en surface à Rivière Doré sont réalisés par Ressources Cartier, l’ancien proprio des droits miniers avant 2011, au nord de la réserve La Vérendrye.

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Québec a payé 8 M$ pour racheter des droits miniers à une société d’exploration sans avoir la preuve que le terrain où ils se trouvent cache quoi que ce soit d’intéressant.

La compagnie Copper One, qui a empoché le magot, n’a même jamais réalisé un seul forage sur le site de l’Abitibi pour prouver son potentiel minier.

En fait, elle n’a fait aucun travail sur ce terrain, racheté à une minière junior.

Les millions versés par Québec sont un baume pour Copper One, qui tentait depuis six ans de travailler dans ce territoire revendiqué par les autochtones, qui s’opposent à l’exploration minière.

Les Algonquins de Lac-Barrière menaçaient de dresser un barrage afin d’empêcher Copper One de se rendre sur sa propriété de Rivière Doré, dans la réserve faunique La Vérendrye.

Pour sortir de l’impasse, la société a fait appel à deux ex-libéraux devenus lobbyistes ainsi qu’à l’ancien ministre fédéral libéral Pierre Pettigrew.

« C’est surprenant »

En fin d’année 2017, Québec a fini par acheter la paix avec les autochtones, à grands frais. Selon le dernier rapport annuel de Copper One, ses claims (droits miniers) valaient 854 996 $, soit près de 10 fois moins que les 8 M$ que le gouvernement lui a versés.

« Avec les données disponibles, ça paraît surévalué, dit Michel Jebrak, spécialiste de l’exploration minière à l’Université du Québec à Montréal. Je ne sais pas comment ils ont évalué ça, mais tout le monde vous dira que c’est surprenant dans l’industrie. »

L’un de ses collègues universitaires, qui préfère garder l’anonymat, est d’accord.

« Les indices que je vois dans le rapport sont intéressants, mais c’est rien pour justifier un prix de 8 M$. »

En entrevue avec notre Bureau d’enquête, le PDG Scott Moore n’en démord pourtant pas : sa société aurait préféré faire ses forages plutôt que de toucher l’argent de Québec.

« Nous avons eu beaucoup moins que ce que ça vaut vraiment », dit-il.

Il affirme que sa firme a dépensé 14 M$ dans ce projet minier, mais aucun document public ne le démontre.

« Entente confidentielle »

Au cabinet du ministre des Ressources naturelles Pierre Moreau, l’attachée de presse n’a aucune explication à partager avec le public.

« Le gouvernement régularise, par la voie de la négociation, une situation d’exception avec une entente confidentielle », écrit son attachée de presse Catherine Poulin.

Copper One est sous le contrôle de la puissante banque d’affaires du magnat des mines Stan Bharti, à Toronto. Avant de s’entendre avec Québec, la compagnie avait déposé en février 2017 deux poursuites pour forcer le gouvernement à la laisser faire ses travaux d’exploration, comme le prévoit la Loi sur les mines pour des claims dûment enregistrés.

Ex-libéraux à la rescousse

À l’automne dernier, Copper One et Québec ont cependant commencé à négocier hors cour. Pour faciliter ses discussions avec le gouvernement, la minière a embauché un lobbyiste aux multiples connexions libérales : Martin Daraiche, du cabinet National.

Scott Moore est clair sur le mandat que Copper One a alors confié à National.

Scott Moore, PDG de Copper One.
Photo tirée de LinkedIn
Scott Moore, PDG de Copper One.

« Ils avaient leurs contacts au gouvernement. Je ne sais pas qui ils ont rencontré exactement, ça m’importait peu à l’époque, dit-il. Le but était d’obtenir le plus d’argent possible de cette situation. »

De son côté, Martin Daraiche assure qu’il n’avait pas le mandat de négocier directement le prix de 8 M$ avec le gouvernement pour le transfert des claims, mais il confirme avoir participé aux discussions avec Québec pour « trouver une porte de sortie », ce qui a mené à des « pourparlers ».

« C’est ce qui a mené à des discussions sur le décret qui a ultimement été adopté », dit le lobbyiste.

Pierre Pettigrew est aussi intervenu dans les discussions. L’ancien ministre libéral fédéral travaille depuis 2008 avec le magnat des mines qui contrôle Copper One, Stan Bharti. En 2014, la direction lui a demandé d’intervenir comme « conseiller stratégique au CA » de la société.

Selon Scott Moore, il devait « tenter de trouver un arrangement » avec les Algonquins de Lac-Barrière, qui refusent toute activité minière sur le territoire qu’ils réclament autour de la propriété Rivière Doré.

« Je ne sais pas s’il les a finalement rencontrés, dit-il. Nous avons essayé différentes avenues pour convaincre les Algonquins. »

Ces déclarations n’ébranlent pas le chef du village de Lac-Barrière, Casey Ratt.

« Ça sera dévastateur pour la communauté s’il finit par avoir une mine dans la zone », insiste-t-il.

Joint par téléphone, Pierre Pettigrew a exigé de recevoir nos questions par courriel. Il assure n’avoir eu « aucune communication ni directe ni indirecte » avec les autochtones.

L’ancien ministre n’a pas expliqué exactement en quoi consistait son rôle de conseiller au CA de Copper One.

Pierre Pettigrew a été actionnaire de la société minière jusqu’en février 2017.

 

DEUX LIBÉRAUX, UN EX-MINISTRE ET UN MAGNAT DES MINES

MARTIN DARAICHE

Martin Daraîche, associé directeur au cabinet National à Québec.
Photo courtoisie, National
Martin Daraîche, associé directeur au cabinet National à Québec.

Ancien conseiller au cabinet de l’ex-ministre des Affaires municipales Nathalie Normandeau, puis à celui de Jean Charest, Martin Daraiche est devenu lobbyiste chez National en 2008, trois mois après avoir quitté le bureau de l’ancien premier ministre.

Martin Daraiche a fait parler de lui en 2012 pour son contrat avec l’albertaine Smart Technologies. Il visait à convaincre le gouvernement de « munir chaque classe d’un tableau blanc interactif », selon le Registre des lobbyistes.

Quand Québec a lancé le programme, Smart Technologies, l’une des deux seules soumissionnaires, a remporté le contrat de 240 M$. Deux études ont ensuite démontré que le gouvernement aurait pu retenir d’autres solutions, jusqu’à 10 fois moins chères.

Dès 2008, Premier Tech Environnement figure parmi les premiers clients de Martin Daraiche. Cette entreprise s’est aussi trouvée au cœur de l’actualité quand Radio-Canada a révélé en 2016 que l’ancien ministre Sam Hamad était intervenu pour qu’elle obtienne des subventions.

Il agissait de concert avec Marc-Yvan Côté, un autre ancien ministre, qui occupait le poste de vice-président du CA de Premier Tech. Le Commissaire à l’éthique et à la déontologie a conclu que Sam Hamad avait bafoué les règles. Quant à Côté, il est aujourd’hui accusé d’avoir organisé un système de financement occulte pour l’ex-ministre Nathalie Normandeau.

JOSIANE HÉBERT

Josiane Hébert
Josiane Hébert, Vice-présidente Affaires publiques et gouvernementales et directrice générale adjointe du Québec
H+K Stratégies
Photo courtoisie, H+K Stratégies
Josiane Hébert, Vice-présidente Affaires publiques et gouvernementales et directrice générale adjointe du Québec H+K Stratégies

La vice-présidente du cabinet de relations publiques H+K Stratégies a pris un mandat de Copper One en février 2017.

La société minière commençait alors ses procédures judiciaires contre Québec pour pouvoir faire du forage sur sa propriété de Rivière Doré.

« L’essence de notre mandat, c’était de savoir pourquoi le gouvernement nous empêchait de faire l’exploration et essayer d’avoir le permis pour aller sur le terrain », dit Josiane Hébert.

La lobbyiste a commencé sa carrière de lobbying en 1997 après plus de six ans dans les annales du Parti libéral du Québec, notamment aux cabinets de deux ministres libéraux, de 1991 à 1994.

PIERRE PETTIGREW

Pierre Pettigrew, ministre des Affaires Étrangères
Photo d'archives, AFP
Pierre Pettigrew, ministre des Affaires Étrangères

En 2008, deux ans après avoir quitté la vie politique, l’ancien ministre fédéral dans les gouvernements de Jean Chrétien et Paul Martin s’est mis au service de Forbes & Manhattan, la banque d’affaires de Stan Bharti. Elle contrôle une constellation de sociétés minières canadiennes présentes aux quatre coins du globe, dont Copper One.

À ce titre, Pierre Pettigrew a notamment collaboré avec d’anciens généraux américains au sein des sociétés Vast Exploration inc. et Longford Energy inc., pour tenter de développer des puits de pétrole dans le Kurdistan irakien, de 2008 à 2012, vers la fin de la guerre d’Irak.

Ces deux entreprises se retrouvent dans la base de données des Paradise Papers, la dernière fuite massive de documents sur les paradis fiscaux qu’a orchestrée l’International Consortium of Investigative Journalists.

STAN BHARTI

Stan Bharti, fondateur de la banque d'affaires Forbes & Manhattan, qui contrôle Copper One.
Photo courtoisie, Forbes & Manhattan
Stan Bharti, fondateur de la banque d'affaires Forbes & Manhattan, qui contrôle Copper One.

Stan Bharti contrôle Copper One et toute une constellation d’entreprises, à travers sa banque d’affaires Forbes & Manhattan. Le magnat des mines multiplie les connexions au Québec, comme en Irak et en Afrique. En plus de l’ancien ministre fédéral Pierre Pettigrew, Stan Bharti a recruté une brochette de personnalités influentes comme conseillers, dont l’ancienne vedette de télé américaine Larry King.

Plus d’une dizaine des sociétés que contrôle ce magnat des mines se retrouvent dans les Paradise Papers, la dernière fuite de documents sur les paradis fiscaux de l’International Consortium of Investigative Journalists.

 

LA SAGA COPPER ONE À RIVIÈRE DORÉ

15 avril 2011 : 536 321 $ en dépenses d’exploration de surface sont déclarés sur la propriété de Rivière Doré, sans forage.

4 juillet 2011 : Les travaux d’exploration sont suspendus par Québec à la demande de Ressources Cartier, propriétaire des droits miniers à l’époque, à cause de l’opposition des Algonquins de Lac-Barrière.

1er décembre 2011 : Incapable de s’entendre avec les Algonquins, Cartier revend ses claims à Copper One pour 150 000 $ et 2 millions d’actions de Copper One.

2012 à 2014 : Copper One tente de s’entendre avec la communauté de Lac-Barrière pour pouvoir faire ses forages. L’entreprise lui offre notamment de devenir actionnaire de l’entreprise, sans succès.

3 juillet 2014 : Pierre Pettigrew est nommé « conseiller stratégique au CA » de Copper One.

29 juin 2016 : Copper One annonce que Québec lui permet de reprendre ses travaux d’exploration à Rivière Doré. Le lendemain, son titre bondit de 257 %.

31 décembre 2016 : Copper One déclare une valeur comptable de 854 996 $ pour les claims de Rivière Doré dans son dernier rapport annuel.

25 janvier 2017 : Josiane Hébert, de H+K Stratégies, est embauchée comme lobbyiste par les avocats de Copper One.

27 janvier 2017 : Copper One annonce que Québec compte à nouveau suspendre ses claims. Le titre chute de 36 % le jour ouvrable suivant.

6 février 2017 : La société commence des procédures judiciaires contre le gouvernement pour le forcer à la laisser faire ses forages.

16 octobre 2017 : Copper One donne un contrat à Martin Daraiche de National pour discuter avec Québec.

15 novembre 2017 : Copper One annonce le règlement avec Québec, qui rachète ses claims pour 8 M$. Le titre fait un bond de 329 %.

9 janvier 2018 : Les claims sont transférés à la Société québécoise d’exploration minière (SOQUEM), qui appartient au gouvernement.

14 février 2018 : Les Algonquins de Lac-Barrière déposent une requête pour faire annuler la transaction entre Copper One et Québec. Ils craignent que la SOQUEM puisse reprendre l’exploration minière.