/misc
Navigation

Quand le fondamentalisme est prêché dans ma cour

Paul Mukendi
Photo Facebook Paul Mukendi

Coup d'oeil sur cet article

Le ton est agressif, le geste théâtral. Le prédicateur Paul Mukendi prêche le plus sérieusement du monde : «Femmes, soyez soumises à vos maris!» Des propos moyenâgeux qui succèdent à d’autres tout aussi primitifs sur l’homosexualité, qu’il qualifie de «démoniaque» et «d’abomination». On est en 2018, à Québec, la ville que j’habite. Que fait-on quand le fondamentalisme est prêché dans notre cour?

Les vidéos du pasteur d’origine congolaise sont virales sur le Web. Près de 130 000 personnes sont abonnées à sa page Facebook. 130 000 personnes! Il ne s’agit donc pas d’un anonyme preacher qui ne s’adresse qu’à quelques fidèles esseulés réunis dans un obscur appartement. Non. «L’Église» que le révérend a fondée, le Centre évangélique Parole de Vie à Québec, a pignon sur rue sur le boulevard Pierre-Bertrand, une artère bien connue et passante de la capitale.

Celui qui se fait appeler «l’apôtre de Québec» prétend porter un manteau prophétique et détenir la clé du réveil spirituel ; ce qui lui aurait permis de fonder rien de moins que l’Église de référence au Québec, écrit-il sur son site Internet. Et même si le fondateur et président international du ministère Paul Mukendi fait face à 14 chefs d’accusation à caractère sexuel, sa popularité ne semble pas s’essouffler. J’en suis soufflée!

Des propos qui rendraient la majorité des évangéliques mal à l’aise

Pour Frédéric Castel, chargé de cours en Sciences des religions à l’UQAM, il est toujours surprenant, au Québec, d’entendre des interprétations aussi littérales et extrêmes de la Bible. «De telles déclarations sur les femmes – qui, en fait, viennent surtout des propos de Saint Paul - rendraient la majorité des évangéliques mal à l’aise.» En même temps, on est en train de découvrir, au Québec, l’émergence d’un autre type d’évangélisme, plus courant aux États-Unis, où les valeurs sont très conservatrices et le ton assez virulent. Dans cette ligne de pensée, on est préoccupé par un monde moderne en perdition.

Doit-on craindre une montée du fondamentalisme évangélique au Québec?

Sur ce point, monsieur Castel croit que les évangéliques québécois seraient sans doute nombreux à prendre leurs distances face aux propos du pasteur. En même temps, l’évangélisme conservateur assume ses positions moins timidement qu’avant, tout en restant relativement en marge. Alors, que penser des 130 000 abonnés de l’Église Parole de vie sur Facebook?

À cet égard, le spécialiste en Sciences des religions m’invite à analyser le profil des hommes et des femmes qui se sont abonnés à sa page. Il est peu probable que les adeptes virtuels de Mukendi soient tous Québécois.

Et en effet, vérification faite, le prédicateur séduit beaucoup d’internautes qui vivent à l’étranger, en Afrique notamment. Mais c’est d’ici qu’il prêche et cela m’exaspère!

Liberté d’expression et le devoir de s’indigner

Si certains tournent en ridicule les propos du pasteur (leur façon bien légitime de manifester leur désaccord), je me demande bien ce que l’on peut faire de plus, autre que s’indigner, pour contrecarrer les discours rétrogrades de l’homme de 40 ans, qui trouvent malheureusement écho chez de nombreux hommes et femmes.

Je crois en la liberté d’expression même quand ce qui est dit ressemble davantage, de mon point de vue, à des obscénités. Dans ce cas-ci, les sermons de l’agressif révérend osent remettre en question un consensus social qui fait honneur à notre communauté. C’est-à-dire que tous les individus sont égaux en valeur, en dignité et en droits, et ce, peu importe leur âge, leur religion, leur race, leur origine ethnique, leurs convictions politiques, leur orientation sexuelle et j’en passe!

J’estime que le respect de la liberté d’expression va de pair avec le devoir de s’insurger haut et fort contre les propos que l’on juge ignobles comme ceux de ce prétendu homme de dieu qui ne semble pas effrayé par le pêché capital d’orgueil. Dans sa biographie, Mukendi ose même écrire que «son onction rejaillit sur tous ceux qui l’écoutent» et que ses messages sont accompagnés de miracles puissants.

Propos dégradants mais pas de la provocation haineuse

Bien que dégradantes pour les femmes et les homosexuels, les paroles de «l’apôtre de Québec» ne sont pas considérées comme de la propagande haineuse, telle que définie par les articles 318 et 319 du Code criminel. En effet, un provocateur peut être accusé s’il a encouragé un génocide, incité publiquement à la haine ou fomenté volontairement la haine envers un groupe identifiable. En gros, s’il fait appel à la violence ou à la discrimination.

En somme, ce qu’il y a de mieux à faire pour l’instant est peut-être tout simplement de laisser Mukendi s’enflammer dans ses tirades archaïques? Prêcher aux femmes de se soumettre à l’Homme quand on est accusé d’agression sexuelle, ce n’est certainement pas la meilleure des défenses!

«Alléluia!», comme le dit si bien le révérend.