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Hydro perd des centaines de millions $ avec la biomasse

La société d’État achète à fort prix cette énergie avant de la revendre à rabais

L’entreprise Tembec est un des gros producteurs d’énergie biomasse au Québec. Ses usines, dont celle à Matane que l’on voit sur la photo, produisent 50 MW.
Photo d'archives L’entreprise Tembec est un des gros producteurs d’énergie biomasse au Québec. Ses usines, dont celle à Matane que l’on voit sur la photo, produisent 50 MW.

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Hydro-Québec va perdre près de 130 M$ cette année en achetant à fort prix l’énergie biomasse produite par les entreprises de pâtes et papiers pour ensuite la revendre à rabais.

En 2018, la société d’État va payer 212 M$ pour de l’électricité produite par des usines de cogénération à la biomasse, à un taux d’environ 11 cents le kilowattheure, pour la revendre à près de 4 cents le kilowattheure aux clients industriels, dont les mêmes producteurs de pâtes et papiers. Dans cet échange, la vache à lait des Québécois perd près de 130 M$ pour cette seule année.

« C’est une décision politique qui n’a aucun sens énergétique et financier. Hydro-Québec s’est fait imposer ce genre d’achat et ils sont mal pris avec. Il faut mettre le blâme sur le gouvernement. C’est du mauvais développement régional », déplore Pierre-Olivier Pineau, spécialiste des politiques énergétiques et des marchés de l’électricité à HEC Montréal.

Les dépenses d’HQ en achat d’énergie biomasse seront toujours plus élevées puisque de nouvelles usines de biomasse sont prévues et que le prix de l’énergie est indexé. Ce n’est pas Hydro-Québec qui a choisi de se lancer dans cette filière qui coûte cher : elle a été forcée de signer des contrats à long terme à la suite d’un programme d’achat d’électricité décrété par le gouvernement Charest en décembre 2011.

Emplois en région

La majorité de ces sommes vont dans les poches de Tembec, Produits forestiers Résolu et sa filiale Fibrek, Fortress Cellulose et Domtar, des entreprises du secteur des pâtes et papiers, qui brûlent des déchets forestiers pour produire de l’électricité. Ces compagnies sont elles-mêmes de grands consommateurs.

« Quand le marché des pâtes et papiers s’est effondré, on a essayé de trouver des solutions pour eux. Peut-être qu’à court terme, ça garde des jobs en région, mais ce n’est qu’un correctif à très court terme, ce n’est pas structurant », déplore Pierre-Olivier Pineau.

Le spécialiste de l’industrie forestière Luc Bouthillier, chercheur à l’Université Laval, estime quant à lui que le programme de cogénération à la biomasse est « perverti ». À l’origine, il devait essentiellement fournir de l’énergie à l’usine de pâtes et papiers attenante à l’unité de cogénération. Il souligne que le décret du gouvernement arrive après la crise de 2008-2009 qui a frappé l’industrie. « C’est une politique de soutien à l’emploi qui n’en a pas le nom », indique-t-il.

Pénalités commerciales

Il y a toutefois un danger, soit que les Américains s’en servent pour imposer de nouvelles pénalités commerciales. « Si on achète à 0,11 $ et qu’on vend à 0,04 $, il y a quelqu’un qui en profite, c’est bien sûr. Auquel cas on est vulnérable aux yeux de nos amis américains. C’est de l’interfinancement, ça arrive dans les poches de l’industrie », ajoute-t-il.

De son côté, le responsable des communications de Produits forestiers Résolu au Canada Karl Blackburn indique que son entreprise n’a pas de « passe-droit ». « Comme les appels d’offres le prévoient, on remplit aux exigences. On vend à Hydro-Québec et on rachète à Hydro-Québec », indique l’ancien directeur général du PLQ.

LES ACHATS D’ÉNERGIE BIOMASSE PAR HYDRO EN HAUSSE

  • 2014 : 104 M$
  • 2015 : 148 M$
  • 2016 : 157 M$
  • 2017 : 164 M$
  • 2018 : 212 M$
QUI SONT LES PLUS GROS PRODUCTEURS ?

Tembec

50 MW

Produits forestiers Résolu

46,7 MW

Domtar

47 MW

  • Au Québec, la biomasse forestière est la catégorie de matière organique la plus souvent valorisée.
  • Les usines de Domtar à Windsor brûlent de l’écorce d’arbre.
  • L’usine de Résolu à Gatineau brûle de la liqueur noire, un genre de « jus » très riche en lignine, sous-produit de la production de papier, qui se brûle comme du mazout.
  • Elle brûle aussi des résidus de construction et des sciures.

Pas de perte, se défend la société d’État

Hydro-Québec estime, pour sa part, qu’elle n’assume pas directement de perte en raison de ces achats d’électricité, puisque la Régie de l’énergie en tient compte dans l’élaboration de ses tarifs.

La vérificatrice générale révélait toutefois le 9 mai que l’achat d’énergie éolienne et biomasse, entre autres, a augmenté les coûts d’approvisionnement d’Hydro-Québec de 2,5 milliards $ entre 2009 et 2016.

« Par ailleurs, l’énergie produite à partir de la biomasse est une énergie verte et stable, et les prix d’achat correspondent aux prix du marché. Elle contribue notamment à faire face à nos besoins en puissance lors des pointes hivernales, pendant lesquelles nous ne sommes pas en situation de surplus », écrit le porte-parole de HQ Marc-Antoine Pouliot.

Des solutions alternatives

Les usines de cogénération à la biomasse viennent remplir un besoin : se débarrasser des tonnes d’écorces produites par la coupe forestière. Le professeur Pierre-Olivier Pineau pense que l’État devrait investir dans des solutions plus « intelligentes » « que de la brûler pour en faire de l’électricité dont on n’a pas besoin ».

Il cite en exemple le projet de bioraffinerie de La Tuque, qui pourrait transformer ces déchets en biodiesel. Il croit aussi que Québec aurait dû être plus proactif dans le chauffage de grands bâtiments. « Dans un contexte où on a de la biomasse, qu’on ne sait pas quoi en faire et qu’on a encore du chauffage au mazout, autant développer des filières là-dessus », note-t-il.