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Donald Trump déclenche sa guerre... commerciale

Donald Trump déclenche sa guerre... commerciale
AFP

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Donald Trump avait provoqué une commotion en mars dernier en menaçant de lever des tarifs de 25% sur les importations d’acier et de 10% sur l’aluminium. Il passe maintenant aux actes. Ni l’Union européenne, ni le Mexique ni le Canada n’y échappera. Cette confrontation fera surtout des perdants.

En mars, Donald Trump prenait le monde par surprise en annonçant ces tarifs discrétionnaires, imposés en fonction d’une loi qui donne au président la capacité d’imposer des barrières commerciales s’il juge la «sécurité nationale» compromise.   Cette décision a été sévèrement critiquée par presque tous les économistes. Plusieurs républicains du Congrès ont également dénoncé cette décision, qui allait nettement à l’encontre de l’approche libre-échangiste du parti et rendait des régions clés pour les républicains vulnérables aux inévitables répliques de la part des pays visés. (voir mon billet du 2 mars)

On a cru pendant un temps qu’il bluffait, mais ces tarifs entreront en vigueur vendredi sur les importations d’acier et d’aluminium de l’Union européenne, du Mexique et du Canada. La Chine est également touchée alors même qu’elle négocie un accord commercial bilatéral avec Washington.

L’Union européenne et le Mexique avaient annoncé à l’avance les mesures de rétorsion qu’ils entendaient prendre contre les États-Unis. Dans le cas européen, il s’agissait d’une liste détaillée de tarifs sur des produits, y compris les motos Harley-Davidson et le bourbon du Kentucky, visant des symboles américains ou des entreprises situées dans des États clés pour le Parti républicain. L’approche mexicaine est semblable. Le Canada avait été plus discret sur ses intentions mais Justin Trudeau a annoncé cet après-midi que les importations d’acier américain seraient touchées, de même que plusieurs produits de consommation courante, pour un total n’excédant pas celui des tarifs américains sur l’acier canadien.

 

Peu de gagnants, beaucoup de perdants

Les producteurs américains d’acier et d’aluminium se réjouissent, puisqu’ils ont ainsi un net avantage sur leurs concurrents étrangers. En Europe, au Mexique et chez nous, les producteurs des biens protégés en retour y gagneront un peu à court terme, mais partout les consommateurs devront débourser plus. Globalement, tout le monde y perd mais, à niveau de protection égal, les plus petits partenaires perdent plus que les gros. Par-dessus le marché, les mesures de rétorsion des partenaires commerciaux des États-Unis pourraient entraîner d’autres mesures de rétorsion aux États-Unis. À chaque étape de cette escalade, les consommateurs y perdent de plus en plus et les producteurs protégés y gagnent de moins en moins. Bref, c’est la guerre commerciale et dans une guerre commerciale il y a toujours surtout des perdants. Ma chronique de ce matin soulignait la solidité de l'économie américaine en mentionnant toutefois que l'incertitude causée par la politique commerciale de Trump était un problème potentiel. C'est de cela que je parlais.

Quand les États-Unis jouent dur avec leurs partenaires sur une base bilatérale, ils ont la plupart du temps le gros bout du bâton. En proportion de l’ensemble de l’économie, le commerce pèse moins lourd aux États-Unis que chez ses partenaires. La plupart des présidents précédents ont privilégié l’approche multilatérale, car l’approche bilatérale tend à envenimer les relations avec les partenaires et à compromettre les grands objectifs de politique étrangère des États-Unis. C’est en bonne partie pourquoi les présidents américains ont presque toujours privilégié l’approche multilatérale. Les présidents ont aussi à l’œil la santé d’ensemble de l’économie et c’est aussi pourquoi ils ont eu historiquement plus tendance à résister aux demandes protectionnistes que le Congrès.

La stratégie Trump

Donald Trump fait exception sur les deux plans. D’abord, tout indique qu’il ne comprend rien aux coûts du protectionnisme. À ses yeux, la seule mesure qui compte est le solde commercial bilatéral avec chaque pays. Il veut renégocier toutes les ententes commerciales pour s’assurer que les États-Unis sont en équilibre ou en surplus avec chaque partenaire. En termes économiques, ça n’a aucun sens. L’immense déficit commercial des États-Unis est lié au déficit budgétaire. Comme les Américains n’épargnent pas suffisamment pour financer les investissements privés et le déficit public, ils empruntent à l’étranger les dollars que les étrangers obtiennent en leur vendant plus de biens qu’ils n’achètent. Toute réduction du déficit commercial avec un partenaire se traduit par une augmentation du déficit avec un autre, tant que le déséquilibre financier global n’est pas redressé.

Pour ce qui est de la politique étrangère envers ses partenaires, Trump n’a fait que brûler des ponts depuis son arrivée au pouvoir. Par exemple, même si le président français Emmanuel Macron fait de son mieux pour soigner ses relations personnelles avec son homologue américain, ils demeurent à des lieues de distance sur à peu près tous les enjeux. C’est aussi vrai, dans une moindre mesure, pour Justin Trudeau. Avec Angela Merkel, le courant n’a jamais passé. Quant au Mexique, vilipendé par Trump depuis son entrée en politique, pas la peine d’en parler...

Pour Donald Trump, c’est une stratégie de négociation qui ressemble un peu à ce qu’il pratiquait dans ses belles années de manigances immobilières: acculer les partenaires au pied du mur en présentant des demandes ou des exigences stratosphériques pour les forcer à assouplir leurs positions et à accepter un «deal» qui lui est plus favorable en bout de ligne. Les Chinois ont bien compris cette approche et ils savent aussi que Donald Trump peut être amadoué non seulement en redressant le solde commercial bilatéral mais aussi en accordant des avantages tangibles aux entreprises de la famille Trump qui font des affaires en Asie. Il faut être bien naïf, par exemple, pour croire que l’obtention récente de licences chinoises pour la marque de commerce d’Ivanka Trump et les centaines de millions de dollars de crédits chinois pour un projet lié à la marque Trump en Indonésie n’ont strictement rien à voir avec les négociations commerciales sino-américaines.

Ce n’est qu’un début

L’escalade de la rhétorique et des coûts réels pour les économies en cause ne fait que commencer. Pour Donald Trump, les guerres commerciales «sont une bonne chose et elles sont faciles à gagner» (pour les États-Unis). Dans le vrai monde, les guerres commerciales ne sont jamais une bonne chose et tout le monde finit habituellement par y perdre. Donald Trump pense que son magnétisme personnel et son instinct de «gagnant» suffiront pour que sa guerre commerciale à lui fasse exception à cette règle. Il y a de fortes chances qu’il se trompe.

L’économie mondiale aujourd'hui est solide et elle résistera mieux à cette escalade qu'elle l'avait fait dans les années 1930, mais les coûts du protectionnisme aux États-Unis et ailleurs seront d’abord portés par les moins bien nantis, qui bénéficient des importations à bon marché. Au plan politique, les relations entre les États-Unis et leurs alliés en prendront pour leur rhume et il faudra du temps pour recoller les pots cassés.

Curieusement, le seul grand pays qui ne soit pas destiné à payer le gros prix dans cette guerre commerciale est la Russie de Vladimir Poutine, mais ça c’est une autre histoire...

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM