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Guerre commerciale ou libre-échange ? La fausse polarisation

Guerre commerciale ou libre-échange ? La fausse polarisation
Photo d'archives, AFP

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« La concurrence économique de peuple à peuple et d'individu à individu, l'appétit du gain, le besoin d'ouvrir à tout prix, même à coups de canon, des débouchés nouveaux pour dégager la production capitaliste, encombrée et comme étouffée sous son propre désordre, tout cela entretient l'humanité aujourd'hui à l'état de guerre permanente et latente ; ce qu'on appelle la guerre n'est que l'explosion de ce feu souterrain qui circule dans toutes les veines de la planète, et lui est une fièvre chronique et profonde de toute la vie. »

Jean Jaurès, La paix et le socialisme. Discours aux socialistes allemands, 9 juillet 1905.

 

La guerre commerciale déclarée par l’administration Trump, qui a imposé des hausses de droits de douane sur l’acier et l’aluminium, risque fortement d’éclipser le G7. En fait, c’est déjà commencé. Dans un point de presse conjoint, Donald Trump a rétorqué à Justin Trudeau que les Canadiens avaient incendié la Maison-Blanche lors de la guerre de 1812. Seul hic, les Britanniques étaient les véritables responsables. Quoi qu’il en soit, la surtaxe de 25 pour cent de l’acier et de 10 pour cent de l’aluminium provenant du Canada et de l’Union européenne n’aura même pas d’effets bénéfiques pour les Américains. Les voitures américaines vont être plus chères à produire, et seront donc beaucoup plus difficiles à vendre.

Quoi qu’il en soit, l’événement a, encore une fois, pour effet pervers de laisser croire que le protectionnisme est la seule réponse possible au libre-échange. Le protectionnisme est devenu une sorte de point Godwin, qu’on assimile à la fermeture. Pierre-Marc Johnson n’avait-il pas comparé les adversaires du libre-échange aux climatosceptiques et aux défenseurs de la cigarette ? Loin d’être un refus de la science, il s’agit plutôt de la remise en question d’une religion officielle. Le principal problème, c’est que le débat n’oppose pas le libre-échange au protectionnisme. Refuser tel ou tel traité ne signifie pas rejeter le commerce dans son ensemble. Et questionner la nouvelle génération d’accords de libre-échange, qui ne portent même plus sur le libre-échange, ne revient pas à s’en prendre au principe même de l’ouverture. La vraie polarisation est celle qui oppose le contrôle démocratique au pouvoir des multinationales.

Il faudrait cependant envisager un ordre qui place l’être humain, qui ne doit plus être traité comme une marchandise, au-dessus des profits des grandes multinationales. Dans mon texte d’hier, j’avançais cinq idées (aucunement exhaustives). Je vous invite aussi à lire le Manifeste québécois pour la démondialisation.

Utopique ? Aucunement ! Le monde est même passé près de se définir sur des bases totalement différentes de celles qui le dirigent actuellement. Après la Seconde Guerre mondiale, un autre chemin aurait pu être emprunté. Du 21 novembre 1947 au 24 mars 1948, la conférence de La Havane a mené à l’adoption d’une charte. On visait alors une concertation mondiale en matière d’emploi, d’amélioration du niveau de vie, de développement industriel et économique. La libéralisation du commerce et la réduction des droits de douane y sont souhaitées uniquement dans les cas où elles appuient les orientations en matière de développement. Dans le cas où ce libre-échange en venait à se faire au détriment de ces objectifs, il faudrait le suspendre. Les mesures protectionnistes et les subventions publiques y étaient aussi admises pour favoriser certaines industries. On y mentionnait aussi certaines conditions auxquelles les pays peuvent maintenir ou renforcer des restrictions sur les importations. Chaque État a, de surcroît, le droit de déterminer les conditions de son acceptation des investissements étrangers. Autrement dit, le texte de 180 pages prônait un modèle où le commerce ne se faisait que par et pour l’être humain et jamais contre lui, insistant aussi sur le maintien du pouvoir démocratique à travers les États nationaux. La charte de La Havane est tout simplement morte de sa belle mort par le refus des États-Unis de la ratifier.

Ce document vaut amplement la lecture. S’il mériterait d’être adapté à la réalité de 2018, soit de prendre en compte la crise écologique qui secoue la planète, il constitue une remarquable base de réflexion. Le commerce comme moyen et non comme but, voilà qui serait un beau renversement de tendance.

 

Du 5 au 9 juin, je consacrerai un texte par jour au G7.

Le 5 juin : Relire Parizeau avant le G7.

Hier : Cinq idées pour les dirigeants du G7.

Demain : Libre-échange et environnement : l’impossible réconciliation ?