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Un été chaud en vue aux États-Unis

President Trump Holds Rally In Fargo, North Dakota
AFP

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En politique américaine, tout se bouscule.  L'été sera chaud et le climat politique s’envenime au point où il ne serait pas étonnant de voir se multiplier les épisodes de confrontation au cours des prochains mois. On n'a probablement pas encore vu le pire de ce que l'ère de Trump nous réserve. 

Il y a des semaines comme ça où on ne sait plus où donner de la tête. Les événements se bousculent chez nos voisins et il devient difficile pour un blogueur à temps partiel de choisir les enjeux à analyser ou commenter. Il y en a trop, alors aussi bien les prendre tous en même temps. La radicalisation à droite de la Cour suprême semble assurée. L’enquête sur l’affaire russe perdure et continue d’accumuler les preuves accablantes contre l’entourage de Donald Trump. La crise des migrants continue de s’amplifier. La guerre commerciale bat son plein. Les scandales deviennent si nombreux qu’on ne les voit plus. Le déficit et la dette promettent d’atteindre des proportions éléphantesques. Le démantèlement systématique de la politique étrangère des États-Unis se confirme un peu plus à chaque jour. Et j’en passe. Bref, rien ne va plus.

Pas étonnant qu’un des thèmes qui monopolise le commentaire politique ces jours-ci est la détérioration du débat politique. Le débat sur la civilité en politique bat son plein depuis que la porte-parole de la Maison-Blanche s’est vue refuser le service dans un petit restaurant de Virginie. Peu après, la représentante démocrate afro-américaine Maxine Waters s’exclamait que les démocrates devraient prendre exemple de cet événement pour répliquer coup pour coup aux insultes et aux provocations des républicains. Évidemment, cela lui a valu un tweet acide de la part du président, celui-là même qui invitait ses partisans à battre les manifestants pendant ses assemblées politiques. Si les esprits s'échauffent, par exemple lorsque l'extrême-droite paradera dans quelques semaines dans les rues de Washington, ça risque de mal tourner.

Au Sénat, alors qu’on s’apprête à considérer un remplaçant pour le juge Anthony Kennedy qui fera définitivement pencher la Cour suprême à droite, les deux partis fourbissent leurs armes. En 2016, les républicains avaient refusé systématiquement de considérer le juge modéré nommé par Barack Obama, au mépris de toutes les normes, alléguant qu’il n’était pas approprié de nommer un juge pendant une année électorale. En 2018, qui est aussi une année électorale, le leader républicain croit cette fois qu’il faut procéder très rapidement et voter sur le juge proposé par Donald Trump avant l’élection au Sénat. Les républicains devraient prévaloir par la force du nombre, mais le combat sera âpre et tous les coups seront permis.
Il ne se passe pas un jour sans que le président râle contre l’équipe du procureur spécial (républicain) Robert Mueller, qui enquête sur l’ingérence russe dans l’élection de 2016. Malgré l’abondance de preuves dans ce sens, qui ont déjà donné lieu à des mises en accusation formelles, Trump persiste même à relayer sans aucune forme de critique la position de Vladimir Poutine qui dément cette ingérence, tout en renvoyant la balle à son ancienne adversaire, qu’il accuse d’avoir été celle qui complotait avec les Russes. Cette stratégie de dénigrement est loufoque, mais efficace, car elle a réussi à convaincre une bonne majorité de républicains que l’affaire russe est une machination contre Trump, ce qui compliquera énormément la tâche des procureurs lorsque les procès devront être menés et qu’il sera virtuellement impossible de trouver des jurys non biaisés.

Pendant ce temps, les États-Unis sont au beau milieu d’une guerre commerciale que Donald Trump est persuadé de pouvoir «gagner», alors que la quasi-totalité des économistes et autres spécialistes qui observent l’escalade des tarifs douaniers s’entendent pour dire que ceux-ci auront un effet désastreux sur l’économie américaine et sur l’économie mondiale. Donald Trump va même jusqu’à déclarer la guerre à des entreprises américaines qui sont des icônes de l’industrie et qui occupent une place centrale dans l’imaginaire américain, comme Harley-Davidson. Le légendaire fabricant de grosses motos a pourtant réagi de façon entièrement rationnelle en annonçant que si ses exportations vers l’Europe devaient être taxées en raison de la réponse européenne à la politique de Trump, il allait transférer sa production hors des États-Unis pour servir ce marché plutôt que de pénaliser ses consommateurs européens. Résultat: Trump somme ses partisans amoureux de la moto bruyante de choisir entre lui et leur Harley. Dans une même année, Trump aura donc réussi l’exploit de liguer les «rednecks» républicains contre la Ligue nationale de football et Harley-Davidson. Qui l’eût cru?

Ceci dit, la crise des migrants à la frontière est loin d’être réglée. En fait, même si le décret présidentiel annonçant une politique inapplicable contre la séparation des familles entretenait l’illusion que la crise pourrait se résorber, les familles continuent d’être séparées quotidiennement et les efforts de réunification des enfants migrants déjà internés avec leurs parents avancent à pas de tortue. Chaque jour, alors que la chaleur s’intensifie et que la vie dans ces camps de détention devient de moins en moins tolérable, la crise s’enfonce et la réputation des États-Unis comme terre d’accueil de réfugiés qui fuient la violence de leurs pays d’origine s’efface.

Alors que Donald Trump continue de claironner son génie de négociateur suite à sa rencontre avec Kim Jong-un, on détecte une intensification des activités dans les centres de recherche et de développement nucléaires en Corée du Nord. Après avoir giflé ses plus proches alliés lors du sommet du G7 et multiplié les éloges à l’endroit du dictateur de l’un des pires régimes totalitaires de la planète, Trump se réjouit d’annoncer en grande pompe le sommet qu’il tiendra cet été avec Vladimir Poutine. Alors qu’il devient de plus en plus évident que Donald Trump cherche à affaiblir l’Union européenne, qu’il traite davantage comme une adversaire que comme une alliée, et alors que ses choix politiques mettent en cause le lien stratégique transatlantique, le président ne cache pas son intention de donner l’occasion à la Russie de renforcer son emprise géostratégique sur l’Europe centrale.

Bref, tout cela n’augure rien de bon pour les prochains mois et on peut être assurés que l’été 2018 sera chaud.  Peut-être que je m’inquiète pour rien et que je devrais plutôt me réjouir de voir l’économie américaine continuer de progresser au même rythme qu’avant l’élection de Trump tout en permettant enfin aux mieux nantis de mettre la main sur d’énormes réductions d’impôts aux dépens des plus vulnérables et des générations futures. Peut-être que quelqu’un pourrait me convaincre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que l’Amérique s’en sortira vraiment plus grande, plus forte et plus respectée. Ce ne sera pas facile.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM