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Sommet de l’OTAN: Trump veut faire passer les alliés à la caisse

Sommet de l’OTAN: Trump veut faire passer les alliés à la caisse
AFP

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Alors que les leaders de l’Alliance atlantique convergent vers Bruxelles pour le sommet de l’OTAN, le problème du partage du fardeau de la défense commune est au cœur de la relation tendue entre Donald Trump et ses alliés occidentaux.

Le président des États-Unis se dirige vers un autre sommet de l’OTAN où il se fera un devoir de sermonner ses alliés en leur rappelant leur engagement à équilibrer le partage du fardeau de l’Alliance atlantique. Quelques citations du président américain au sujet du partage du fardeau de la défense commune dans le cadre de l’OTAN méritent en effet d’être relevées :

  • «Il faut s’assurer que la défense collective est robuste (...) ce qui signifie que chaque membre de l’OTAN doit faire sa juste part. (...) Ils s’attendent à ce qu’on les considère comme des membres à part entière quand il s’agit de leur défense, mais chacun d’entre eux doit aussi faire une contribution proportionnelle à son statut de membre.»
  • «On s’entend sur le besoin de consacrer les ressources qui permettront aux forces de l’OTAN de faire leur travail. Le déclin des dépenses militaires parmi les pays membres de l’OTAN doit être renversé.»
  • «Notre pays doit en venir à une entente avec nos alliés pour le partage des coûts et des risques d’assurer la paix.»
  • «Le coût de notre leadership [militaire] peut être très élevé. (...) C’est pourquoi (...) nous insistons que le fardeau de cet effort collectif doit être partagé. Nous sommes prêts à faire notre part et plus encore pour porter ce fardeau; nous insistons que les autres fassent leur part aussi.»

Quel emmerdeur ce Trump! Toujours en train d’en demander plus de ses alliés! Le problème, c’est que les citations ci-dessus ne viennent pas de Trump mais, respectivement, de Barack Obama, George W. Bush, Bill Clinton, et George H.W. Bush. J’aurais pu continuer plus loin dans le passé, car il n’y a rien de nouveau aux demandes que les États-Unis font à leurs alliés d’augmenter le niveau de leur contribution à la défense collective. Je me souviens même d’avoir écrit un travail sur le partage inégal du fardeau de l’OTAN pendant mes études de premier cycle, ce qui démontre que ce problème existe depuis la nuit des temps.

L’obsession du 2%

Lors du sommet de l’OTAN à Bruxelles, Donald Trump s’apprête à demander à ses alliés de l’OTAN de remplir leur promesse de consacrer deux pourcent de leur PIB à la défense pour donner la pleine mesure de leur engagement pour la défense commune. S’il n’y a rien de nouveau dans cette demande, ce qui change fondamentalement avec Donald Trump, c’est le ton. En effet, les prédécesseurs de Trump ont abordé la question du partage du fardeau financier de la défense commune, mais j’admets que j’ai mis du temps à trouver ces extraits de discours des présidents précédents. De plus, lors des rares occasions où ils mentionnaient ce déséquilibre, les présidents américains le faisaient de façon diplomatique et sur le ton de l’encouragement, en soulignant à chaque fois l’importance et la solidité de l’engagement des alliés de l’OTAN. Il n’était jamais question de rendre l’assistance des États-Unis à un allié conditionnelle à quelque critère de contribution au fardeau commun.

Surtout, lorsque les prédécesseurs de Donald Trump émettaient des critiques sur le niveau d’engagement financier des alliés à la défense commune, jamais il ne leur serait même venu en tête de donner la moindre impression qu’une augmentation de leurs dépenses militaires serait une précondition à l’engagement des Américains de venir à la défense de ses alliés en cas d’attaque. Alors même que j’écrivais ces lignes, Donald Trump a émis un tweet qui résume en quelques mots l’essentiel de son approche:

Dans d’autres contextes, le président a maintes fois laissé entendre que les alliés qui ne se conforment pas à ce critère du deux pourcent du PIB en dépenses militaires pourraient être privés de l’appui des États-Unis en cas d’attaque. À la veille du sommet de l’OTAN, ce que les alliés appellent entre eux «l’obsession du deux pourcent» de Trump donne des maux de tête aux responsables militaires.

Entre deux feux

Ce n’est pas la demande d’augmentation des budgets qui provoque ces craintes. En fait, les demandes plus diplomatiquement formulées par les administrations précédentes avaient commencé à porter fruit avant l’élection de Trump, alors que les dépenses militaires des alliés européens étaient pour la plupart en progression. Ce qui change du tout au tout avec l’approche Trump est la menace toujours présente dans ses discours sur toutes les tribunes que les États-Unis pourraient rapatrier une bonne partie de leurs troupes en sol européen ou même carrément se soustraire de leurs obligations de défense commune envers les alliés réputés «délinquants».

C’est dans cette atmosphère tendue que va se dérouler le sommet de Bruxelles, où il est à peu près certain que le président américain va appuyer fortement ses demandes et réitérer plus ou moins directement ses menaces de retrait. Cette stratégie complique considérablement la vie de ses vis-à-vis des autres pays de l’OTAN. Comme il sait pertinemment que ce genre de rhétprique plait à sa base électorale, Donald Trump est déterminé à pousser toujours plus loin son discours de marchandisation du bouclier stratégique américain.

Bien sûr, ses homologues des pays alliés feront leur possible pour communiquer au président américain leur engagement indéfectible envers l’alliance, en soulignant dans certains cas les progrès accomplis depuis quelques années. Par contre, dans presque tous les pays de l’alliance atlantique, le président Trump est largement conspué par l’opinion publique, aucun des chefs d’État et de gouvernement présents n’aura intérêt à avoir l’air de céder devant le chantage manifeste des États-Unis. Bref, à l’occasion de ce sommet de l’OTAN, les alliés des États-Unis sont littéralement pris entre deux feux.

Les scénarios de succès de ce sommet de l’OTAN sont donc de plus en plus difficiles à envisager, d’autant plus que Donald Trump participera immédiatement après à un face-à-face avec Vladimir Poutine où il risque de remettre une nouvelle fois en question les fondements-mêmes de la solidarité transatlantique. Les élections ont des conséquences, dit-on, et l’élection de Donald Trump pourrait bien avoir pour conséquence d’entamer un éventuel démantèlement de l’Alliance atlantique, l’une des institutions les plus importantes pour le maintien d’un ordre international favorable au développement de la démocratie libérale au cours des sept dernières décennies. Même si on réussit à surmonter l’épisode, la brèche creusée par le président Trump dans l’édifice de l’engagement des États-Unis envers leurs alliés pourrait bien ne jamais pouvoir être réparée.

Ironiquement, l’article 5 de la charte de l’OTAN qui oblige tous les alliés à se porter à la défense de l’un des leurs s’il est attaqués n’a été invoqué qu’une seule fois pendant cette longue histoire, en 2001. La cible de l’attaque, on s’en souviendra, était les États-Unis.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM