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L’enfer est pavé de bonnes intentions

Censure
Le Journal de Québec

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Même avec l’annulation par le Festival international de Jazz de Montréal des représentations de SLĀV, le collectif SLĀV-Résistance n’a pas dit son dernier mot
 
Non content d’avoir réussi à bâillonner un créateur et son équipe, le regroupement en remet et exige maintenant des excuses en plus de réclamer différentes mesures pour faire une plus grande place à la diversité culturelle dans les arts.
 
L’effet boomerang
 
Bien malgré lui (ou est-ce volontairement ?), le collectif SLĀV-Résistance est en train de faire reculer la cause qu’il défend. Dans quelques mois ou quelques années, quand on fera le bilan de ce qui est maintenant connu comme « l’affaire SLĀV », les analyses montreront que la place des communautés culturelles dans les arts a diminué de manière importante depuis l’annulation du spectacle de Bonifassi/Lepage.
 
Pourquoi ? Parce que désormais plus personne ne voudra parler des minorités dans son œuvre. La crise, créée de toute pièce par un groupuscule de militants d’extrême gauche, prouve que l’œuvre de toute une vie peut être discréditée par une poignée de radicaux.
 
Mon collègue Claude Villeneuve a très bien illustré toutes les questions qu’un artiste devra maintenant se poser avant de laisser libre cours à ses pulsions créatrices. 
 
Si les créateurs n’arrivent plus à proposer des œuvres portées avec la meilleure volonté et les meilleures intentions du monde, quel rôle leur reste-t-il vraiment ? 
 
Est-ce qu’il est de la responsabilité des artistes de relater des faits historiques littéralement et exactement ? Dans ce cas, quelle différence y a-t-il entre l’art et l’histoire ? Où la fantaisie trouve-t-elle son rôle ?
 
En termes clairs, les efforts, probablement bien intentionnés, des opposants à SLĀV pour donner une meilleure place aux communautés culturelles dans les arts se retournent contre les groupes qu’ils prétendent défendre.
 
Retourner dans les ghettos
 
Avec ses actions des derniers jours, le collectif SLĀV-Résistance est loin de faciliter la discussion et la réflexion à propos du concept d’appropriation culturelle. En choisissant une prise de position rigide, le collectif se montre obstiné, entêté et cavalier dans ses revendications.
 
La cause défendue est noble. Il est évident que les communautés culturelles doivent être mieux représentées dans l’espace public et dans les arts en particulier. C’est la manière de le réclamer qui fait défaut.
 
Les militants anti-SLĀV exigent plus de financement pour les projets portés par les communautés ethniques et culturelles minoritaires, mais n’acceptent pas les efforts de la majorité pour s’intéresser à eux, à leur histoire et à leur parcours. 
 
Ce qui est proposé par le collectif SLĀV-Résistance équivaut à valoriser une culture ethnocentriste opaque dans laquelle seules les minorités pourront se reconnaître, s’impliquer et se réaliser. Seuls les noirs peuvent parler des noirs, seuls les autochtones peuvent parler des autochtones, seuls les juifs peuvent parler de juifs.
 
C’est l’équivalent du retour à la ségrégation dans l’art.
 
À quand des théâtres et des salles de spectacle réservées aux différentes communautés culturelles ? À quand des clubs et des bars où les groupes minoritaires pourront se reconnaître et s’accomplir « entre eux » à travers un art créé par eux et pour eux ? 
 
Cette époque est heureusement révolue, mais nous ne sommes pas à l’abri d’un retour du balancier, d’un ressac.
 
Aujourd’hui, des artistes de tous les coins du Québec rejettent d’emblée l’idée de se pencher sur des projets parce qu’ils ne se sentent plus l’expertise nécessaire pour satisfaire les critiques de SLĀV. 
 
La simple idée du processus (consultation, concertation, recherche, etc.) auquel ils devraient s’astreindre suffit à leur couper l’envie. Même écrire un personnage noir dans une série télé ou un roman devient un risque que plusieurs n’oseront plus prendre.
 
Disparus, autant de projets qui auraient pu porter la cause et le message de l’autre, son parcours et son histoire. Autant d’œuvres qui auraient mis en vedette des causes et des individus auxquels on devrait faire une plus grande place. Autant d’emplois pour des artistes issus des communautés culturelles qui ne demandent qu’à vivre de leur art.
 
Bravo.