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Dix-huit mois de mensonge sur l’affaire russe

President Trump Holds Rally In Great Falls, Montana
AFP

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Selon un reportage du New York Times Donald Trump avait été informé deux semaines avant son élection qu’une montagne de preuves existait déjà sur l’ingérence russe en sa faveur dans la campagne de 2016. Il a néanmoins systématiquement nié l’implication russe, jusqu’à aujourd’hui. Pourquoi tous ces mensonges?

Le reportage du Times, fondé sur une multitude de sources sûres, est catégorique: avant d’entreprendre son mandat, Donald Trump a été informé des preuves solides dont disposaient déjà les services de renseignement américains sur l’implication des agents de Vladimir Poutine dans l’élection, y compris l’infiltration des réseaux sociaux et le vol des courriels démocrates et leur dissémination en cours de campagne. Selon les sources du New York Times, Trump n’était manifestement pas content de l’amoncellement de preuves mais semblait convaincu de leur véracité.

Donald Trump savait donc pertinemment que le responsable de l’ingérence dans la campagne de 2016 était nul autre que Vladimir Poutine. Pourtant, pendant dix-huit mois, il a systématiquement et sciemment menti en niant cette ingérence russe ou en insistant que les responsables pourraient être ailleurs. Entre autres, il n’a jamais vraiment abandonné l’image loufoque d’un type de 400 livres qui s’amuse à pirater des ordinateurs depuis sa chambre à coucher. Même quand il a été forcé, sous la pression des membres du Congrès républicains, de lire un énoncé à l’appui des conclusions des services de renseignement, il s’est empressé d’ajouter à la fin que d’autres personnes que les Russes pouvaient être responsables, car il y a beaucoup monde un peu partout.

  • “Let me be totally clear in saying that ... I accept our intelligence community’s conclusion,” Trump said, reading from a prepared script. He then added: “It could be other people also. There’s a lot of people out there.”

Ce qui est totalement clair, c’est que cet énoncé n’a aucun sens. Il ne peut pas accepter les conclusions des enquêtes qui désignent unanimement les Russes comme responsables et ajouter du même souffle que ce pourrait être quelqu’un d’autre.
Dix-huit mois de mensonges, donc, mais pourquoi?

Pathologie? Orgueil?

Laissons de côté la psychologie à gogo. Il n’est pas très utile de se contenter de dire que l’homme est un menteur pathologique. Une autre explication courante est l’orgueil de celui qui craint que l’admission d’une intervention étrangère en sa faveur sape la légitimité de son élection. Même lorsqu’il est forcé d’admettre avec extrême réticence que l’intervention russe était possible, il insiste pour dire que cette intervention ne pouvait pas expliquer sa victoire, qu’il attribue entièrement à sa brillante campagne et à l’ineptie de ses adversaires. C’est pourquoi il répète à qui mieux mieux que toute cette histoire est un coup monté des démocrates, «une ruse» pour éviter d’admettre la faiblesse de leur campagne. Ce n’est pas très convaincant. Si Trump croit sincèrement que les courriels volés et disséminés par Wikileaks n’avaient aucun effet sur les électeurs, pourquoi a-t-il mentionné le site 141 fois pendant le mois qui a précédé l’élection?

En bref, il est plausible que les efforts de Trump pour cacher l’ingérence russe aient été motivés uniquement par son souci de ne pas entacher la légitimité de sa victoire électorale, mais cette interprétation demeure extrêmement généreuse à son endroit.

Les explications moins généreuses

Les interprétations moins généreuses abondent. La plus radicale est celle qui fait de Trump une sorte de candidat mandchou, secrètement voué à la cause russe depuis des années. De l’aveu-même de celui qui articule le mieux cette position, le journaliste Jonathan Chait, c’est un peu fort. Pourtant, il y a lieu de se poser des questions sur l’ampleur du contrôle qui pourrait être exercé par Vladimir Poutine sur Donald Trump en vertu de liens financiers obscurs. Le président Trump pourrait facilement faire disparaître ces soupçons en ouvrant ses livres de comptabilité, mais il ne le fait pas. Le procureur spécial Mueller, quant à lui, a accès à la plupart de ces renseignements. On attend impatiemment ses conclusions.

Il y a aussi une interprétation politique assez simple de ces dix-huit mois de mensonges: ça fonctionne. La polarisation extrême de l’électorat rend possible, pour un habile manipulateur de l’opinion de la trempe de Donald Trump, d’exploiter la haine viscérale de ses partisans envers le parti adverse pour leur faire accepter à peu près n’importe quoi. Par exemple, on entend fréquemment dans les vox-pop recueillis au cours des derniers jours des trumpistes qui affirment que cette ingérence russe n’était pas une mauvaise chose si elle a permis d’éviter l’élection d’Hillary Clinton. Quant aux mensonges et aux faux-fuyants de leur président, ils n’y accordent aucune importance. Ils appuient tout ce qu’il dit, même si c’est une chose un jour et son contraire le lendemain. Pour Trump, l’objectif politique est de discréditer l’enquête et de s’assurer que toute la classe politique républicaine n’a d’autre choix que de participer au mensonge.

Discréditer l’enquête

C’est l’explication la plus vraisemblable à mes yeux de l’action de Trump. Étant donné l’abondance de preuves déjà connues publiquement de contacts entre sa campagne et des agents russes et étant donné les efforts de Trump pour faire dérailler l’enquête, qui l’exposent à des accusations d’entrave à la justice, sans oublier les possibles infractions non liées à la campagne que l’enquête pourrait déterrer, le dernier recours de Donald Trump est de discréditer l’enquête qui le traque depuis plus de deux ans maintenant et qui a déjà donné lieu à de multiples arrestations et plaidoyers de culpabilité.

C’est une chose de semer le doute sur une enquête dans une assemblée partisane en insistant qu’il s’agit d’une ruse des démocrates qui cherchent des excuses pour leur défaite. C’en est une autre de chercher à le faire dans le cadre d’un sommet avec le chef d’État du principal rival stratégique des États-Unis en prenant le parti du dictateur russe plutôt que celui du système de justice de son propre pays. Même si plusieurs républicains sont pris dans l’engrenage hyper-partisan qui les incite à jouer le jeu de Donald Trump pour éviter de s’aliéner ses partisans les plus fanatiques, il s’en trouve d’autres qui commencent à voir de plus en plus clairement à travers la poudre que le président leur envoie constamment aux yeux.

À ce jour, le président Trump a pu conserver sa base d’appui politique en s’empêtrant de plus en plus profondément dans le mensonge. Toutefois, dix-huit mois de mensonges, ça laisse des traces. Quand les faits seront révélés au grand jour, cette base risque fort de s’effondrer avec fracas. Il n'est même pas impossible que tous ces mensonges trouvent une place d'honneur dans un acte d'accusation contre Donald Trump pour entrave à la justice que d'aucuns jugent inévitable. Patience, ça s'en vient.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM