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Lepage annule «Kanata»

Robert Lepage
Photo d'archives, PIerre-Paul Poulin Robert Lepage

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Kanata, le spectacle de Robert Lepage et d’Ariane Mnouchkine, a été annulé en raison du retrait de certains financiers nord-américains rendus craintifs par la controverse au sujet de SLAV.

Certains vont crier à la censure, mais je pense que c’est une regrettable, mais sage décision dans le contexte actuel. Il faut faire baisser la température pour qu’un sain débat ait lieu sur l’appropriation culturelle, sujet qui préoccupe réellement les jeunes des communautés culturelles.

Et si certains rêvent de creuser de nouveaux fossés entre les êtres, nous ne sommes pas obligés de participer à la levée de terre.

La part des choses

Je rejette cette idée que seul un autochtone peut jouer un autochtone ou qu’un acteur doit être trans pour jouer un trans. Les ténors de l’appropriation culturelle ne semblent pas faire la différence entre une création et un documentaire.

J’entendais une militante pour les droits des autochtones se réjouir de l’annulation de Kanata parce que, disait-elle, ce n’est pas la vérité. En effet ! C’est du théâtre !

Mais ce n’est pas parce qu’on s’oppose à cette pensée discriminatoire qu’il faut balayer du revers de la main les revendications raisonnables de ceux et celles qui voient les choses autrement. Ils font fausse route, selon moi, mais ils sont sincères, pour la plupart. Leur objectif n’est pas de repousser les Blancs, mais de prendre leur place, qu’ils estiment trop longtemps niée.

Mais il y a d’autres avenues pour redresser ces torts que la mise en tutelle de la création artistique qui doit demeurer un espace de liberté. Ce n’est pas en traitant Lorraine Pintal de « maîtresse de plantation » qu’on arrivera à quelque chose.

Il n’y a pas que des extrémistes parmi les personnes qui ont émis des réserves au sujet de SLAV. Gregory Charles, par exemple, a été très mesuré.

Exceptions faites

Même si on rejette le concept d’appropriation culturelle, il n’en demeure pas moins que l’esclavage, la Shoah et le génocide des premiers habitants de l’Amérique du Nord sont des événements phares sans commune mesure avec d’autres soubresauts de l’Histoire. Un artiste digne de ce nom ne saurait traiter de ces sujets avec nonchalance. Ces choses-là sont arrivées. Les victimes ont droit au respect.

Je me souviens du tollé autour de La vie est belle de Roberto Benigni : tout le monde n’avait pas compris qu’il s’agissait d’un conte philosophique, pas d’un cours d’histoire. Plusieurs dans la communauté juive ont aussi été heurtés par l’aspect « léger » du film qui raconte l’histoire d’un père déporté vers un camp de concentration avec son fils dont il essaie d’alléger le quotidien en lui faisant croire qu’ils sont les acteurs d’un jeu dont le premier prix est un char d’assaut.

Le grand réalisateur et comédien juif américain Mel Brooks avait critiqué le film parce que Roberto Benigni n’était pas juif et que personne dans sa famille n’était mort dans un camp de concentration.

Au final, l’intelligence du film avait séduit la terre entière. Imaginez si on avait cessé sa production.

Pour s’entendre, il faut être prêts à s’ouvrir, à écouter. Présentement, j’ai l’impression que tout le monde joue le rôle d’une huître bien fermée.