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Serpent Michel au Portugal

Panorama of Lisbon
Photo Fotolia De tous mes voyages, jamais je n’ai été aussi sollicitée pour acheter du cannabis qu’au pays du poulet piri piri, en juin dernier (oui, je sais, aller au Portugal cette année, c’est aussi original que d’organiser une soirée Meurtres et mystère en 1989.)

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À Paris, je ne compte plus le nombre de vendeurs qui ont essayé de me fourguer des portes-clefs de la tour Eiffel à la Place Trocadéro. À New Delhi, c’était les vendeurs de chaï et les rabatteurs d’hôtel. On m’a même déjà offert des bébés tortues au Maroc.

Au Portugal, c’est le weed.

De tous mes voyages, jamais je n’ai été aussi sollicitée pour acheter du cannabis qu’au pays du poulet piri piri, en juin dernier. (Oui, je sais, aller au Portugal cette année, c’est aussi original que d’organiser une soirée Meurtres et mystère en 1989.)

Je me suis demandé si la présence de nombreux vendeurs est reliée au fait que toutes les drogues sont décriminalisées depuis 2000?

Jour 1 Lisbonne, Alfama, 10h du matin

Un homme marchait avec une dizaine de lunettes de soleil dans les mains. Avec l’aplomb d’un vendeur de moitié-moitié dans un tournoi peewee à l’aréna Maurice-Richard, il énumérait sa liste de produits à vendre à voix haute : «sunglasses, marijuanna, cocaïne».

Au Square Rossio, c’était encore pire. Pas moyen de marcher sans se faire demander si je cherchais quelque chose à fumer. Dieu m’ayant fait don d’une invitante resting bitch face, les vendeurs de rues n’insistent jamais trop longtemps sur mon cas.

Je n’ai pas fait de recherches avancées, mais mon instinct me disait que le Square Rossio devait être l’équivalent lisboète du Square Berri.

Square Berri version portugaise?
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AFP

«Qui est assez désespéré pour acheter ce pot en plein quartier touristique?», me suis-je demandé.

Serpent-Michel.

Je vous parle régulièrement de mon ami Snake-Mike qui lui a le don de dénicher les vendeurs de pot partout où il passe. J’ai trouvé sa version made in France. Je baptise donc mon nouvel ami Serpent-Michel.

J’ai rencontré ce trentenaire dans la file de l’ascenseur de Santa Justa, un lieu très prisé des touristes à Lisbonne.

Serpent-Michel est un fumeur de pot régulier. Comme tout bon français, il tripait sur mon accent et croyait qu’on était des cousins éloignés.

J’ai donc accepté d’aller boire un verre avec lui. Quand je lui ai dit que j’avais un blogue sur le cannabis, il m’a raconté sa mésaventure.

Ça sent l'arnaque

Après deux jours à Lisbonne, il a cédé aux sollicitations et a acheté du «weed» au Square Rossio. Je mets des guillemets au mot weed, non pas parce que c’est un terme en anglais, mais parce que ce serait une insulte à tous les maîtres cultivateurs de ce monde de dire que c’était du cannabis.

Il a d’abord proposé d’acheter pour 10 euros. Le vendeur a fait une contre-offre à 20 euros. OK, mais pour quelle quantité? Ça n'avait pas l'air important pour le dealer. Il est arrivé pour lui donner un petit sac, mais l'a plutôt «échappé» au sol.

Un complice a alors surgi de nulle part en se qualifiant de boss de l’autre et s’est mis à crier à Serpent-Michel de lui donner plus d’argent en le menaçant de le battre et d’appeler les flics.

La tension a monté. Tout le monde criait et en quelques minutes, les deux vendeurs sont partis. Serpent-Michel s’est retrouvé penaud et confus avec un sac de weed en main et 60 euros en moins dans ses poches. 

Bien sûr, dans le chaos, il n’avait pas eu le temps de sentir le pot. S’il l’avait fait, il aurait trouvé que ça sentait le tabac à plein nez.

Alerte divulgâcheur : ça n’avait pas le goût du cannabis non plus.

Inutile de dire que Serpent Michel n’a même pas été proche d’être gelé en fumant ça. Parce que, oui, même si ça ne sentait pas le weed, quand tu payes ça 60 euros, tu vas quand même t’essayer à le fumer.

Le cerveau est ainsi fait que, parfois, on arrive à se convaincre d’une chose tout à fait improbable. On se dit que le pot portugais a beau avoir le goût et l’odeur d’une bière dans laquelle on a topé toute la soirée... peut-être qu’il procure un bon buzz?

C’EST QUOI LES CHANCES? Nulle.

Le "weed" acheté par Serpent-Michel
Panorama of Lisbon

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À la lumière de cette anecdote, je me suis demandé si tous ces petits vendeurs tiraient profit de la décriminalisation des drogues au Portugal? Ou tirent-ils plutôt profit des touristes qui croient que les forces de l'ordre portugaises sont plus relaxes parce que personne n’ira en prison pour avoir consommé du pot?

Le Portugal a effectivement décriminalisé toutes les drogues en 2000. On parle aussi de décriminalisation globale ces temps-ci au Canada puisque les membres du Parti libéral du Canada ont voté une proposition à ce sujet au printemps. Des experts se sont aussi récemment prononcés en faveur.

Mais le premier ministre Justin Trudeau a assuré que ça n’arriverait pas.

Solution radicale pour une problème grave

Le Portugal, lui, était prêt à tenter cette solution radicale, car les problèmes de toxicomanie étaient gravissimes.

Dans les années 1990, le petit pays avait le plus haut taux d’héroïnomanes (1% de sa population) et de décès liés au SIDA de toute l’Union européenne.

C’est ce qu’avait expliqué un des architectes de la politique de décriminalisation au Portugal, Joao Augusto Castel-Branco Goulao, qui était de passage à Montréal au printemps, lors de la conférence Legalizing marijuana à l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill.

L’actuel directeur du service d’intervention sur les comportements addictifs et les dépendances (Sicad) avait raconté qu’à la fin de la dictature en 1974, le Portugal s’est ouvert sur le monde et les drogues ont commencé à circuler.

Au même moment les soldats qui avaient combattu dans les guerres coloniales sont revenus au pays avec tout le lot de blessures physiques et psychologiques qui vient avec la guerre. Ces deux phénomènes ont mené à une crise sans précédent.

Les autorités ont décidé d’agir.

Aujourd’hui, une personne qui se fait arrêter avec en sa possession un gramme d’héroïne ou 25 grammes de cannabis, environ l’équivalent d’une semaine de consommation, n'est pas envoyée prison.

À la place, les gens sont convoqués à une rencontre avec un panel composé de travailleurs sociaux et psychologues notamment qui leur explique les risques reliés à la drogue.

Ceux qui sont aux prises avec un problème de dépendance se font prescrire une thérapie; ou un traitement de méthadone pour remplacer l’héroïne, par exemple.

Les drogues demeurent illégales et le trafic aussi. La toxicomanie est toutefois traitée comme un problème de santé publique.

On compte aujourd’hui moins de toxicomanes et ils sont moins stigmatisés, a expliqué M. Goulao. La politique est un succès bien qu’il y ait eu une légère augmentation des consommateurs dans la foulée de la crise économique de 2011.

Il semble aussi que cette même crise a entrainé une augmentation du nombre de petits vendeurs qui tente de boucler leur fin de mois en profitant de la manne touristique, si j’en crois certains articles.

Prise 2

Serpent-Michel ne savait pas tout ça avant de visiter le Portugal. Et après un passage dans le sud du pays où des amis expatriés lui ont fourni du weed de qualité, disons, honnête, il est retourné à Lisbonne.

Un soir, il est allé se fumer un petit batte près du Square Rossio. Au moment, où il allumait le joint, un homme est sorti d’une voiture en l’insultant et à en le menaçant de le dénoncer aux policiers s’il ne lui donnait pas de l’argent.

Serpent-Michel a jeté son joint et a fui l’endroit en courant. Le poteux, honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Mais tsé, l’adage «jamais deux sans trois» vient tout juste de me texter...

 

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