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Situation de la question nationale

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Des années 1960 à la fin des années 1990, une question structurait la vie politique du Québec: comment corriger une situation d'injustice historique qui avait condamné le peuple québécois à une forme indéniable de subordination, que tous reconnaissaient, même si tous ne lui prêtaient pas le même poids. Rares sont ceux qui hésitaient à nous présenter comme un peuple conquis, qui devait renverser sa situation historique. Les uns nous présentaient ainsi comme des nègres blancs d’Amérique, les autres parlaient simplement de notre retard économique, mais personne ne contestait l’anormalité de notre situation nationale. On pourrait même dire que la mémoire de la Conquête, encore présente activement jusqu’au référendum de 1980, avait été réactivée par le coup de force de 1982, quand le peuple québécois s’était fait imposer une constitution contre sa volonté, au point même où aujourd’hui, elle n’est toujours pas signée. 

Parler de politique, à l'époque, cela voulait dire parler de la question nationale. C'est-à-travers ses enjeux qu'on se familiarisait avec la chose publique. Tous convenaient qu'il y avait un vrai problème à régler, même si tous ne proposaient pas la même solution. Pour les uns, c'était l'indépendance, pour les autres, c'était une réforme du fédéralisme plus ou moins ambitieuse. Chose certaine, il devait y avoir une refondation: ce n’était pas un caprice mais une nécessité vitale. Il devait se passer quelque chose et rares sont ceux qui s’imaginaient que la question nationale pouvait simplement se dissoudre, comme si nous étions collectivement prisonniers d’un fantasme. Ceux qui voulaient situer le débat public sur un autre axe politique étaient presque inévitablement relégués dans les marges du débat public. À tout le moins, ils devaient conjuguer leurs préoccupations avec la question nationale. Cette manière de débattre a laissé des traces: encore aujourd’hui, les Québécois ne savent pas trop quoi faire avec le débat gauche-droite qui s’est un peu imposé à eux. Redisons-le : le langage de la question nationale était le langage courant de la politique québécoise.

C'est justement de cela dont les Québécois, dans leur grande majorité, ne sont plus convaincus. Il y a encore un bloc souverainiste qui représente entre 30 et 40% de la population. Mais ce bloc n'est plus vraiment mobilisé. Au fond des choses, seuls les souverainistes absolument convaincus de la nécessité de l'indépendance (en gros, la catégorie de souverainistes à laquelle j'appartiens) se préoccupent encore de la question nationale dans sa forme classique. J'aime dire, de ce point de vue, que les souverainistes ont une excellente réponse à une question que les Québécois ne se posent plus. Ceux qui sont attachés au Canada ne font plus de sa réforme une nécessité pour y demeurer: il n’y a plus de courant politique au Québec activement préoccupé par la réforme du régime canadien. Leur fédéralisme est désormais inconditionnel. Et bien des Québécois ont décidé de faire abstraction de la question nationale, comme si peu à peu, elle s’était décomposée et n’avait plus d’ancrage dans la réalité. Ils appellent cela «tourner la page» de la question nationale.

L’imaginaire politique des Québécois s’est transformé. Je l’ai souvent écrit, on peut voir là un effet psychologique de la défaite de l’indépendance et plus largement, de l’impasse dans laquelle se trouve la question nationale. Pendant plus de 30 ans, les Québécois ont investi massivement leurs énergies politiques dans une série de projet (disons synthétiquement, de l’indépendance à la quête de la société distincte) qui ont échoué. La défaite a déstructuré la conscience nationale qui est désorientée et qui est entrée en dormition. Les Québécois, globalement, ne se perçoivent plus comme les membres d'un peuple en attente d'un nouveau cadre politique mais comme des consommateurs nord-américains qui tiennent par ailleurs mollement à leur identité linguistique. D’ailleurs, on peut croire que la vieille tentation de la mort qui n’a jamais cessé de les hanter est remontée à la surface et les pousse à se délivrer de leur culture, qu’ils assimilent de plus en plus à un fardeau les condamnant à un avenir diminué en Amérique. Il y a un prix à rater son indépendance.

Nuançons: les Québécois se préoccupent encore de leur avenir, mais l'abordent moins sous l'angle de la souveraineté que de l'identité. Cette dernière question n'a rien de secondaire: partout en Occident, elle réveille les passions. La peur rationnellement fondée de devenir peu à peu étranger chez soi réactive un réflexe conservateur parfaitement légitime, même si les idéologues multiculturalistes mènent une campagne médiatique et politique constante pour le présenter comme un réveil du racisme et de la xénophobie. Pour que le peuple québécois devienne indépendant un jour, encore faut-il qu'il y ait un peuple québécois. Les nombreux débats entourant la laïcité et les accommodements raisonnables depuis le milieu des années 2000 témoignent d’un désir de demeurer maître chez soi, même s’il s’est à l’occasion maladroitement exprimé.

Mais les Québécois font une grande erreur: ils abordent la question identitaire en la détachant du cadre canadien dans lequel elle se pose. Ce qui veut dire qu’ils la déréalisent terriblement et en font un objet de spéculation idéologique davantage que de débat politique. Ils croient pouvoir délibérer et décider en la matière sans poser la question du régime canadien, qui trouve pourtant en son cœur l'idéologie diversitaire et le principe du multiculturalisme d'État. En d'autres mots, les Québécois, qui ont abandonné la question nationale en même temps qu'ils ont abandonné la souveraineté, comme si d'un coup, le Canada ne faisait plus problème, ne se rendent pas compte des contraintes constitutionnelles qui non seulement limitent leur capacité d'action collective mais contribuent aussi à implanter au Québec une idéologie qu'ils combattent et qui pousse à leur dissolution comme peuple. Si jamais les Québécois implantaient quelque chose ressemblant de prêt ou de loin même à la version la plus minimaliste possible d’une Charte de la laïcité, elle serait invalidée par les tribunaux, qui jouent le rôle de gardiens du régime. On l’a vu récemment avec l’invalidation de la loi 62 par un juge de la Cour supérieure.

Car telle est la vérité du régime canadien: il ne nous perçoit plus comme un peuple mais comme une minorité ethnique parmi d'autres, et dès que nous tenons à rappeler que nous sommes un peuple, disposant notamment du droit d'intégrer à sa manière les immigrés qui se joignent à lui, ils sont accusés de suprémacisme ethnique. Le régime de 1982 a progressivement anéanti ce qui restait du poids politique associé au mythe des deux peuples fondateurs, à travers lequel nous avions l’habitude de penser notre participation à la fédération. Et dans un contexte marqué par l'américanisation des mentalités collectives, on accuse même aujourd’hui les Québécois de défendre leur «privilège blanc», en tant que «majorité blanche», faisant preuve de «fragilité blanche» quand on la questionne. Dans le Canada d'aujourd'hui, le nationalisme québécois est privé de toute légitimité. Ce n'est pas sans raison que le régime canadien œuvre en permanence à sa diabolisation et sa déconstruction.

On constate d’ailleurs que le régime canadien est parvenu à enrégimenter avec son multiculturalisme d’État une frange significative des minorités issues de l’immigration, pour les retourner contre la majorité historique francophone, comme on l’a vu récemment lors de la controverse SLAV quand le groupe s’opposant à la pièce a aussi contesté le statut du français comme langue commune, parce qu’il y voyait une forme de colonialisme à l’endroit des minorités. Étrange renversement de situation : désormais, c’est le combat pour le français qui est colonialiste et la lutte contre sa prééminence qui se réclame d’un point de vue décolonisateur. Globalement, le comportement électoral des communautés issues de l’immigration témoigne de leur assimilation au cadre canadien: même si on doit tenir compte de notables exceptions, elles s’inscrivent d’abord dans l’espace politique à travers leur refus du nationalisme québécois, toujours soupçonné d’intolérance. On conviendra que le phénomène n'est pas nouveau, pour peu qu'on se souvienne des résultats du référendum de 1995. Et en la matière, la transformation démographique du Québec a des conséquences politiques: la multiplication des forteresses électorales libérales à Montréal le confirme et est directement liée à ce phénomène. Il ne s'agit évidemment pas d'en vouloir aux communautés en question mais de faire preuve d'une certaine lucidité dans la compréhension des dynamiques politiques qui façonnent la vie politique québécoise.

Dans ce contexte, c’est un coup de génie de la propagande fédérale d’avoir convaincu bien des Québécois que si les populations issues de l’immigration boudent l’indépendance, c’est parce que les souverainistes ne sont pas assez ouverts. Le vieux procès fait aux Québécois, accusés de se complaire dans un nationalisme ethnique régressif, a ainsi été relooké. Il faut dire que certains Québécois, qui adhèrent par une forme de progressisme radical à l’orthodoxie diversitaire, croient cela par eux-mêmes. Toujours, ils battent leur coulpe en accusant leur mouvement de fermeture. Par exemple, ils ont soutenu que la Charte des valeurs avait éloigné les communautées issues de l'immigration du mouvement souverainiste, alors qu'elles n'en avaient jamais été proche. Ils oublient un peu bêtement que c’est le régime canadien qui dispose de la souveraineté au Québec et qu’il bénéficie pour cela du réflexe de loyauté des communautés qui y ont prêté serment le plus naturellement du monde. Mais lorsqu'ils se laissent convaincre que c'est leur fermeture qui explique le peu de zèle des communautés immigrées à embrasser l'indépendance, les souverainistes en viennent à croire qu'ils doivent dénationaliser toujours plus leur projet pour le rendre enfin acceptable aux communautés issues de l’immigration. Au mieux, c’est un mirage, et au pire, un piège, car ce nouveau discours, sans convaincre personne de rejoindre le camp souverainiste, tend à disqualifier moralement les raisons existentielles qui motivent le nationalisme québécois. Pour peu qu’on ne réécrive pas l’histoire, il faudrait convenir que les souverainistes ont toujours tendu la main aux populations issues de l’immigration, mais que cette main, hélas, a rarement été saisie. Faut-il par ailleurs rappeler que le souverainisme post-référendaire a misé sur un discours dénationalisé et multiculturaliste qui a surtout contribué à vider de sa charge existentielle la question nationale, en la définissant en termes exclusivement comptables ou idéologiques?

En fait, on ne sous-estimera pas les effets identitaires du régime de 1982 sur la psychologie collective des Québécois. On se demandait autrefois quelle était la place du Québec dans le Canada alors qu’aujourd’hui, on se demande quelle est la place des Québécois francophones au Québec – si on décode bien le message, cela veut dire qu’ils prennent trop de place et qu’ils ont confisqué à leur avantage les institutions collectives et l’identité québécoise. On les invite à se comporter en majorité responsable (c’est-à-dire, dans le monde d’aujourd’hui, à cesser de se poser comme norme de l’existence collective), en feignant d’oublier qu’ils n’ont pas les moyens d’une majorité souveraine et qu’ils disposent sur leur propre territoire d’une capacité d’action collective terriblement limitée. On n’oubliera pas non plus que le régime fédéral a su instrumentaliser la question autochtone pour délégitimer le nationalisme québécois, et que cette manœuvre à grande échelle se poursuit aujourd’hui au visage de tous en cherchant à inculque un sentiment de culpabilité historique aux Québécois.

Reste un fait incontournable, qui devra être à la base de toute reconstruction du mouvement national: le Québec demeure le seul État, aussi incomplet soit-il, à être contrôlé par une majorité de francophones en Amérique du nord. Cette majorité, en plus d’être moralement disqualifiée par le multiculturalisme canadien et l’idéologie diversitaire, est aujourd’hui fragilisée: l’immigration massive est en train de la transformer en minorité dans sa métropole et même dans les banlieues qui l’entourent. Mais la situation demeure jouable, et il ne faut pas hésiter à réaffirmer que cette majorité historique francophone est le socle existentiel et identitaire du Québec. S’intégrer au Québec, c’est s’y intégrer. Sans elle, le Québec serait privé de sa personnalité historique. Le nationalisme québécois, s’il ne veut pas être privé de toute pertinence politique, doit d’abord avoir pour mission de permettre la survie et l’épanouissement d’un peuple qui a su intégrer au fil de son histoire de nombreux apports féconds mais qui fondamentalement, poursuit une histoire de plus de quatre siècles qui a d’abord été celle de l’Amérique française.

Le rappel de cette évidence a l’immense vertu d’indiquer la grande contradiction enfouie au cœur du régime fédéral: dès que le peuple québécois se rappelle qu’il existe et veut être traité en conséquence, cela hystérise le régime canadien et réactive chez les élites canadienne-anglaise la pulsion coloniale qui le pousse à vouloir mater le Québec en le présentant comme une population réactionnaire toujours tentée par la régression ethnique. Du point de vue du Canada anglais, même s’il faut noter quelques honorables exceptions, notre simple existence est un scandale et ceux qui agissent pour que nous demeurions un peuple à part entière sont de scandaleux nationalistes ethniques. En gros, si le Québec se met à agir comme une nation, on peut s’attendre à un réveil assez rapide de l’antagonisme fondateur de la fédération et à une redécouverte chez le commun des mortels actuellement éloigné de la question nationale de la contradiction entre notre maintien dans la fédération et le droit du peuple québécois à conserver son identité.

Dans cet esprit, les nationalistes québécois ont tout avantage à se délivrer mentalement dès maintenant des interdits idéologiques qu’ils ont intériorisés en se soumettant au politiquement correct. Trop souvent, les souverainistes aiment donner des gages à leurs adversaires, comme s’ils voulaient être perçus comme de gentils garçons paisibles et inoffensifs. C’est dans la mesure où ils élargiront leur espace mental et se permettront d’entrer ouvertement en conflit avec le régime canadien qu’ils pourront inscrire leur action politique dans la durée et reconstruire la question nationale en la connectant aux affects politiques des Québécois. Certes, ils trouveront toujours dans le système médiatique un grand nombre de censeurs et d’insulteurs qui les accuseront de dérive identitaire et d’autres fadaises semblables. Ils viendront à la fois de la gauche racialiste, de la gauche multiculturaliste et de la droite néolibérale. Les nationalistes ne devraient pas leur consentir le pouvoir de définir les termes de la respectabilité médiatique et ne devraient pas non plus prendre peur devant la campagne d’intimidation idéologique qu’ils subiront inévitablement s’ils redressent l’échine. C’est malheureux mais c’est ainsi : contre les nationalistes québécois, les discours haineux sont autorisés et même encouragés. On les présente comme tout autant de signes de vigilance démocratique et de vertu civique. La haine des vertueux autoproclamés s’exprime toujours sans gêne.

Retour au point de départ: le débat des dernières décennies, entre les souverainistes et les fédéralistes réformistes, était finalement un débat interne au nationalisme québécois. Il n'en est plus ainsi. Le camp fédéraliste version PLQ s'est intégralement trudeauisé, même s'il cherche encore à présenter une identité politique pragmatique plutôt qu'idéologique. Quant au nationalisme québécois, il est en recomposition et se cherche un projet politique au-delà des tourments des partis qui s'en réclament. La prochaine élection en sera une de transition sur le plan du système partisan, mais elle ne sera pas nécessairement décisive sur le plan idéologique. Les souverainistes, en assumant pleinement le nationalisme québécois, pourraient redevenir une force politique essentielle. C’est en posant la question du régime et en transgressant les interdits idéologiques mis de l’avant par le système médiatique, qui visent à empêcher la possibilité même d’un nationalisme québécois, que les souverainistes pourront reprendre une certaine vigueur, en renouant avec les fondements existentiels du projet qu’ils portent.