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«Pure laine», moi? Réplique à un tweet dégueulasse

«Pure laine», moi? Réplique à un tweet dégueulasse
Photo d'archives

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(AVERTISSEMENT: ceci est un texte de blogue et il est long.)
 
Je savais bien, en écrivant une chronique —même nuancée— sur les propos du député fédéral Maxime Bernier, que, dans le grand film western —avec des bons et des méchants— qu’est devenu le débat public, je serais classé par certains dans le camp des «vilains».
 
Mais jamais je n’imaginais qu’un journaliste reconnu, un «correspondant en chef» («Chief Political Correspondent»), prix Gemini de journalisme par dessus le marché, le ferait d’une manière aussi déplorable.
Samedi, en effet, David Akin retweetait une photo de la page de ma chronique du Journal de Montréal «Le multiculturalisme, nouvelle vache sacrée?» avec ce commentaire calomnieux : «Would expect nothing else from the tabloid of the “pure laine”!» (Au moment de le consulter, il avait été retweeté 36 fois et obtenu 87 «j’aime»)
 
Mon propos était peut-être trop complexe... J’admettais que Bernier s’y est sans doute mal pris: contredire son parti, utiliser un langage dramatique, le faire sur Twitter, c’était courir après le trouble. Le personnage nous a habitué à des coups de pub politique qu’on a appris à prendre avec circonspection.
 
Mais je trouvais que la réaction à sa chaine de tweets démontrait qu’au Canada, de plus en plus, critiquer le multiculturalisme est en train de devenir tabou.
Tout reproche est automatiquement «xénophobisé»!
 
Pourtant le multiculturalisme a fait l’objet d’une pléthore de critiques depuis 1971, année de son accession au rang de politique fédérale canadienne, avant d’être constitutionnalisé contre l’avis de l’Assemblée nationale du Québec en 1982.
Dès les années 1970, bien des Québécois ont dénoncé ce qu’ils considéraient comme une ruse de Trudeau père pour miner la thèse des «deux peuples fondateurs». Même Philippe Couillard a souligné que le Québec préférait une autre «approche», l'interculturalisme. Je soulignais, toujours dans mon texte de samedi, que Gérard Bouchard et Charles Taylor le notaient dans leur fameux rapport.
Dans ma chronique, je rappelais surtout les dures critiques de l’écrivain Neil Bissoondath, au début des années 1990. Il disait que le multiculturalisme conduisait à «l’apartheid culturel». Le chroniqueur Richard Gwyn du Toronto Star le pourfendait aussi avec des termes semblables. Je le rappelais également.
 
Au multiculturalisme à la canadienne, les deux préféraient l’interculturalisme à la québécoise parce qu’il prône —au moins en théorie— une «culture de convergence».
 
Autrement dit, on a beau être favorable à la diversité, il y a plusieurs façons de la concevoir, de l’organiser. Et la conception extrême du multiculturalisme par Trudeau fils, qui conclut que le Canada n’a au fond «pas d’identité», n’est certainement pas la seule acceptable. Il est sain qu’elle soit critiquée, surtout de la part de membre de la nation québécoise.
 
«Purelainisme»
 
Samedi matin, en voyant le retweet d’Akin, j’ai d’abord eu envie de répondre par un «f... you» bien senti, dans la langue de Shakespeare s’il vous plaît. 
Par la suite, je me suis dit: les insultes sont inutiles. Je vais d’abord lui parler, pour mieux comprendre le fond de sa pensée.
 
Je l’ai finalement joint au téléphone mardi.
D’abord, j’ai tenté de parler français avec lui. Impossible. «Parlez-vous un peu anglais?», m’a-t-il répondu en s’excusant de ne pas être capable de soutenir une conversation dans la langue de Molière.
 
Non mais. Le gars est né à Montréal, me fait la leçon sur la «diversité» et n’est pas même pas en mesure de converser avec moi en français, une des deux langues officielles du Dominion.
 
Pis encore : comment a-t-il pu lire mon article et en tirer quelque conclusion que ce soit? Akin proteste: il peut lire en français, mais, admet-il, ça lui prend du temps et beaucoup d’effort.
Et ma chronique de samedi, elle? Eh bien... il ne l’a pas lue! Il n’a fait que retweeter le message de l’animateur Mike Finnerty de Radio-Canada: «Today's @JdeMontreal foursquare behind Maxime Bernier with 3 columnists weighing in to support him» (191 retweets et 447 j’aime), qui contenait la photo de mon texte dans le Journal papier.
 
Ha oui, Finnerty! J’ai découvert son travail grâce à son incroyable entrevue du 5 avril, avec Vincent Marissal.
Menée de façon serrée, le résultat avait été dévastateur. Car Finnerty était vraiment bien préparé.
 
On ne peut en dire autant de son tweet de samedi. Dans ma chronique de samedi, ai-je vraiment «pesé» de tout mon poids pour appuyer Bernier? Il me semble que ce serait là une lecture très simpliste. Remarquez, peut-être que Finnerty, comme Akin, n’avait pas lu le texte.
 
Regard en surplomb
Tiens, j’ai envie d’écrire en anglais tout à coup. Parce que moi, je suis capable de me débrouiller dans l’autre langue: «Don’t let the truth and the nuances get in the way of a good insult against Quebecers.»
 
Rien de plus commode, pour un Canadien anglophone, que de traiter de raciste un Québécois un peu trop intéressé par les questions d’identité.
 
Ça évite de lire, de penser. En fait, on n’a même pas besoin d’être en mesure de saisir les nuances en français: on y va à fond dans les préjugés. De toute façon, on est devant un monstre contre qui il fait bon de s’élever.
 
Combien de fois a-t-on comparé les chefs nationalistes à Hitler, dans les médias du Canada anglais? J'ai été à même de le constater au Devoir où, pendant huit ans, j'ai été responsable de la revue de presse du ROC (rest of Canada). En 1998 dans le Toronto Sun, une chroniqueuse, Heather Bird, écrivait : «I’ve always woundered how the Nazis were able to target the Jews with such great efficiency and can only conclude that the state made it their business to find these things out. There are echoes of that efficiency in Lucien Bouchard’s brave new world — only this time it’s language, not religion.»
 
Voilà : on se donne une impression de supériorité en dénonçant de sales xénophobes, voire des crypto-nazis... sans avoir conscience que sa propre logique est en fait aussi pétrie de préjugés que celle d’un authentique xénophobe!
 
Il s’excuse
 
Au téléphone, il faut le dire, M. Akin semblait contrit. Il s’excusait et a soutenu que mon article aurait mérité mieux.
Sur le coup, ça m’a fait chaud au cœur. 
 
Puis après, je me suis demandé: mais contre quelle autre minorité M. Akin aurait pu se montrer à la fois aussi injuste et désinvolte.
 
Car des communautés politiques, ethniques, culturelles, des petites nations, des minorités nationales (les appellations pullulent), qui défendent leur culture, leur langue, leur tradition, qui refusent d’être englouties dans un grand tout, il y en a plusieurs dans le monde d’aujourd’hui.
 
Akin oserait-il, avec autant de désinvolture, les traiter de racistes comme ça, au détour d’un tweet, sans avoir lu le texte qu’il condamne?
J’en doute sérieusement.
 
Critique injuste
 
En plus, la critique envers le nationalisme québécois que sous-tendait son tweet est profondément injuste.
 
Bien sûr qu’il y a des racistes chez nous. Mais le nationalisme québécois, depuis les années 1960, les ignore systématiquement, lorsqu’il s’agit de définir des politiques.
 
Prenons la loi 101: combien de fois les Canadiens anglais l’ont traité de loi quasi «nazie» faites pour les «pures laines».
Or, depuis 1977 au Québec, la langue française n’appartient plus seulement aux Couillard et aux Tremblay, aux « de souche », mais à tous les nouveaux arrivants ; et aux jeunes anglophones.
Autrement dit, ceux qui se firent traiter de nazis — Lévesque, Laurin, etc. — auront, bien plus que leurs « nazifieurs » de l’époque, réussi à renforcer la diversité du Québec.
Pour cette raison, il y a quelques années, le libéral Stéphane Dion qualifiait cette loi de « grande loi canadienne »! L'ancien ministre libéral John Ciaccia, qui vient de mourir, avait combattu la loi 101. Dans ses mémoires, il écrivait : « Il est parfois étrange de voir comment les certitudes que vous aviez à un moment de votre vie peuvent changer. [...] J’ai maintenant un point de vue différent sur la loi 101. [...] Elle a éliminé la plupart des anomalies qui existaient dans la société québécoise [et] a amélioré le climat social.»
La loi 101 — qui serait sans doute qualifiée de « fasciste » par bien des multiculturalistes bien-pensants d’aujourd’hui — a pourtant permis, malgré les assauts de la Cour suprême — justifiés par la Charte imposée de Trudeau père— de faire du français à Montréal une sorte de creuset. 
 
Kymlicka l'a bien dit
C’est un penseur canadien-anglais du multiculturalisme, Will Kymlicka, qui m’en a peut-être fait le plus prendre conscience, il y a de cela vingt ans.
 
Dans la revue américaine Dissent, à l’automne 1998, il se penchait sur des intellectuels américains pourfendeurs du nationalisme des «minorités nationales». Il écrivait entre autres:
«Prenons le Québec par exemple. Il accueille des immigrants provenant de partout dans le monde. Il a, grosso modo, le même taux d'immigration per capita que les États-Unis. La compétence en matière d'immigration est un des pouvoirs législatifs que les nationalistes ont réclamé et obtenu et la province administre son propre programme d'immigration, recrutant activement des immigrants dont la majeure partie n'est pas de race blanche. Ces immigrants obtiennent non seulement leur citoyenneté selon des critères relativement simples, mais ils sont poussés, par la politique québécoise dite "d'interculturalisme", à interagir avec les membres des autres groupes ethniques, à partager leur héritage culturel et à participer aux institutions publiques communes.»
 
Il concluait ainsi son passage: 
«Cela produit, au sein même du Québec, précisément [un] type de multiculturalisme, hybride et [...] où les cultures sont perméables les unes aux autres. (En effet, le niveau d'acceptation des mariages interraciaux est considérablement plus élevé au Québec qu'aux États-Unis.) Loin de tenter de préserver quelque forme de pureté raciale, les nationalistes québécois cherchent activement à convaincre des personnes d'autres races, cultures et croyances de se joindre à eux, de s'intégrer à eux, de se marier avec eux et de les aider à construire une société moderne, pluraliste, distincte (francophone) au Québec.»
 
Je vais l’écrire en anglais pour que les Akin comprennent : 
«Far from trying to preserve some sort of racial purity, Quebec nationalists are actively seeking people of other races, cultures, and faiths to join them, integrate with them, intermarry with them, and jointly help build a modern, pluralist, distinct (French-speaking) society in Quebec.»
 
Bref, on peut être critique du multiculturalisme tout en n’étant aucunement promoteur de la «pureté raciale».
Comme je lui ai dit au téléphone, j’aimerais bien échanger avec David Akin prochainement autour d’une bière ou d’un café. Il a accepté de bon cœur et je m’en réjouis. C’est certainement mieux que de s’envoyer des tweets non fondés.
 
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