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Le rire et l'argent avant tout ?

FX and Vanity Fair Emmy Celebration - Arrivals
Photo AFP L'humoriste américain Louis C.K.

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Avec la gracieuse collaboration de Cait Hogan, humoriste américaine.

 

Les deux individus sujets de ce billet n’ont pas fait la une chez nous, mais ils ont récemment créé une onde de choc au sud de la frontière.

Le premier, l’humoriste Louis C.K., qui a admis en novembre dernier (il y a moins d’un an !) avoir eu des comportements sexuels très peu défendables envers des collègues humoristes de sexe féminin - notamment se masturber devant elles sans leur accord et les flageller allègrement de sa verge - s’est présenté sur scène la semaine dernière dans un comedy club new-yorkais et a obtenu une ovation debout avant même d’avoir ouvert la bouche.

Le deuxième, le Youtuber Darren Knight, invité au prestigieux tremplin de Just for Laughs, le Variety’s 10 Comics to Watch, a échoué lamentablement sur scène, s’est fait hué pour ses propos sexistes et racistes, et a terminé son numéro en donnant une « leçon » au public visiblement non convaincu de sa performance, de ce que devrait être le stand up : l’obtention du rire avant les questions de sexisme et le racisme.

Ces deux cas sont porteurs de lourdes questions éthiques en ce qui concerne la discipline, les comportements des preneurs de décisions et du public.

Comment ces personnes peuvent-elles avoir accès à la scène, alors que leurs comportements sont plus que discutables ?

Quand le public va-t-il valider leur présence et quand y mettra-t-il les freins ?

Est-ce que la recherche du rire fait loi et outrepasse les questions morales ?

L’hégémonie de la popularité

Faut-il se surprendre que Louis C.K. soit déjà revenu sur scène ? Bien sûr que non, c’est son métier et sa passion. Il en a tout à fait le droit. Il n’a pas été accusé au criminel.

Mais comment se fait-il qu’il ait reçu une ovation avant même sa première blague ?

Impossible que toutes les personnes assises dans la salle ce soir-là approuvent ses comportements ou soient totalement ignorantes de son histoire.

Impossible que personne n’ait ressenti ne serait-ce qu’une petite touche de malaise, surtout que le public n’était pas là pour le voir lui spécifiquement : sa présence n’avait pas été annoncée.

Ses comportements sexuels étaient pourtant un secret de polichinelle dans le milieu.

Comme Harvey Weinstein, on passait l’éponge devant le succès que l’homme générait.

C’est ce qui explique pourquoi il a encore le soutien de plusieurs propriétaires de comedy clubs, incluant James Dolce du Governors’ Comedy Club de Levittown, Long Island, pour qui l’aspect sensible de la situation est « trop politique » pour qu’il s’en soucie.

« Le gars est une légende de l’humour. Et moi, je suis un propriétaire de club, alors... ». Ça a le mérite d’être clair : les bidous avant tout.

Quand le public et les collègues disent que ça ne passe pas.

Comedy shouldn’t be about sexism or race” [L’humour ne devrait pas être à propos du sexisme ou du racisme], deux formes d’oppression que Darren Knight, un homme blanc, peut difficilement comprendre et qui, devant un public froid à ses idées, a décidé de transformer son numéro en un cours d’Humour 101 que personne n’a demandé.

Dans les coulisses, Chris Redd, un membre de Saturday Night Live et animateur de la soirée, l’a confronté : «Tu as été mauvais tout le long et tu décides ensuite de ce qu’est l’humour ? ... Les vrais humoristes écrivent de vraies blagues ».

Bonne nouvelle, donc : ni le public ni les collègues humoristes n’ont laissé Darren Knight s’en sortir indemne ce soir-là.

Mais on peut se demander comment un individu aussi médiocre, avec une prémisse certes amusante (Southern Mama), s'est retrouvé parmi neuf autres humoristes professionnels qui ont des milliers d’heures d'écriture et de travail derrière la cravate ?

Non seulement Knight n'était pas drôle, mais il a utilisé son podium pour renforcer le racisme subversif, et Dieu sait que les Américains n’ont pas besoin d’un portevoix de plus en la matière !

Qu’est-ce que cela peut signifier pour les collègues de l'humour ?

Vous pouvez imaginer comment de tels épisodes peuvent être frustrants pour les artistes talentueux et travaillants, ainsi que pour les gérants et producteurs qui ne partagent pas ce type de pratiques et de philosophies.

L'histoire de Louis C.K. et Darren Knight nous démontrent que, malheureusement encore trop souvent, des opportunités sont données à ceux qui sont payants plutôt qu’à ceux qui le méritent.

Et les purgatoires, pour celles et ceux qui se mettent le pied dans le bouche, sont de durées variables.

Bien sûr, ce n'est pas une règle générale et l'industrie de l'humour n'est pas la seule affectée par ce genre de conduites, mais les exceptions qui s'en échappent provoquent de légitimes remises en question des critères d'appréciation de l'industrie.

Et à chaque fois que de tels événements se produisent, ils portent ombrage à la discipline dans son ensemble. Déjà que les détracteurs de l'humour sont encore nombreux et loquaces, disons que c'est le genre de mauvaise presse dont l'humour pourrait bien se passer.

Si la situation est particulièrement vérifiable et sensible aux État-Unis, il est vrai qu'elle n'est pas aussi lourde chez nous. Par contre, nous n'en sommes pas à l'abri. L'automne dernier nous l'a bien prouvé.

Entre temps, peut-on imaginer un retour à la télévision de Louis C.K. dans la prochaine année ?

Qui veut parier là-dessus ?