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T'as qu'à changer de job.

T'as qu'à changer de job.
AFP

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Pauv'toi, t'as qu'à changer d'job si t'es pas capable.

Ce genre de commentaires n’est pas rare à la suite d’articles traitant des conditions de travail en enseignement. Il est triste de devoir s’habituer à ce mépris qui, au fond, témoigne d’une ignorance crasse de ce qu’implique réellement le métier d’enseignant.

La même remarque, édulcorée, peut même parfois venir de certains gestionnaires d’établissements ou de commissions scolaires, dans l’intention d’amener l’enseignant concerné à subir plutôt que réclamer de meilleures considérations. On comprendra que, provenant de gens du milieu, en l’occurrence d’anciens collègues, cela peut fâcher.
 
Enfin, mais plus subtilement, ce même mépris se retrouve ultimement dans le discours de certains politiciens. 
Au premier plan, Sébastien Proulx, dont la ligne de pensée, depuis qu’il est arrivé au poste de ministre de l’Éducation, consiste à prétendre qu’il faut «mieux adapter les enseignants» à la nouvelle réalité des classes ordinaires. C’est ainsi, affirmait-il encore la semaine dernière, qu’il comptait s’y prendre pour les valoriser, en sous-entendant qu’ils étaient devenus incompétents.
 
Au même moment, son supérieur Philippe Couillard rejetait du revers de la main une étude faite par L’IRIS, menée auprès de 5000 enseignants, selon laquelle le nombre d’élèves en difficulté serait jusqu’à deux fois plus élevé que le portrait qu’en fait le ministère de l’Éducation. Selon lui, il n’est pas pertinent de se fier à leurs «impressions».
 
Bref, comme il fallait s’y attendre, ils ne reconnaîtront jamais les impacts de leur gestion de l’éducation dont dépendaient pourtant la composition des groupes, la quantité de services disponibles, l’état des infrastructures et les conditions de travail. Une fois de plus, ceux qui ne sont pas heureux, enseignants comme parents, n’ont qu’à aller voir ailleurs, en l’occurrence au privé.
 
Une pénurie prévisible et aggravée
 
Le fait est que nous en sommes rendus, en ce début d’année scolaire 2018, à r ecruter dans l’urgence des étudiants de première année d’université pour combler le manque d’enseignants et à recourir de plus en plus aux classes modulaires pour combler le manque d’espace. Tout ça parce que les gestionnaires de notre système d’éducation, au premier chef les politiciens qui se sont succédés dans les 15 dernières années, n’ont pas su prévoir les besoins du réseau afin d'entretenir nos infrastructures et d'assurer des conditions de travail saines et adéquates.
Bref, la base quoi. Ce pourquoi ils sont choisis.
De toute évidence, ce n’était pas assez rentable politiquement, surtout considérant une majorité silencieuse qui ne pouvait que jalouser les conditions de travail apparemment si enviables des enseignants.
 
La pénurie actuelle d’enseignants, alors même que les besoins sont plus criants que jamais, est la conséquence évidente de la façon dont on les a «valorisés» : On connaît depuis des années le taux de décrochage des jeunes enseignants*, tandis que les témoignages d’enseignants tombés d’épuisement, victimes de ce que l’on peut appeler la violence organisationnelle, se sont multipliés.
 
Soyons lucides : il fut politiquement décidé, pour des motifs économiques, d’exploiter leur résilience, de les sous-payer et de leur refuser des conditions de travail décentes. Faut-il être de mauvaise foi ou carrément hypocrite pour ne pas comprendre aujourd’hui leur désaffection? Et comment qualifier cet affront supplémentaire de les qualifier d’incompétents?
 
À l’inverse, si le métier avait été honnêtement valorisé, nous ne manquerions pas d’enseignants aujourd’hui. Au contraire, nous aurions probablement à choisir parmi les plus motivés des candidats pour enseigner à nos enfants.
 
Valoriser l’enseignement, concrètement
 
La façon la plus simple selon moi de valoriser les enseignants dans leur travail et, du coup, d’améliorer l’enseignement au Québec, serait avant toute chose de leur accorder le temps nécessaire à celui-ci.
 
J’en reviens alors à toutes ces dérives qui entourèrent il y deux-trois ans l’apparition des fameuses données probantes en éducation. Le problème, selon moi, n’aurait jamais dû être de savoir lesquelles il fallait imposer aux enseignants, mais bien lesquelles étaient mises de côté! Ainsi, ce n’est pas un hasard s’il fut sans cesse question de standardiser le travail enseignant par des pratiques reconnues efficaces par la recherche : puisqu’on avait remodelé la classe ordinaire à grand coup d’intégrations et d’écrémage, il fallait bien adapter  l’enseignant à sa nouvelle réalité pour garantir son efficacité. 
 
Ce qu’on ne répétait pas assez, c’est que les données probantes les plus efficaces – parmi lesquelles établir une relation de confiance avec l’élève et assurer ses apprentissages par des rétroactions régulières** – étaient déjà bien connues de tous, mais demandaient du temps. Beaucoup de temps. Un temps souvent imprévisible de par la nature même du caractère d’un enfant, leur nombre, leur milieu, qu’ils aient ou non un trouble diagnostiqué***.
Or, le temps, nous le savons tous, c’est de l’argent. 
Et l’argent, nous le savons tous, n’a pas été mis en éducation. Au contraire.
 
C’est ainsi que l’aptitude des enseignants à palier le manque de ressources a atteint ses limites. À trop vouloir combler par leur dévouement les lacunes d’un système sous-financé, plusieurs abandonnent, pressentant qu’ils risqueront leur propre santé s’ils y restent plus longtemps confrontés, sous pression, impuissants, dans l’espoir de faire la différence auprès de leurs élèves.
 
C’est ainsi que cette pénurie découle de l’apathie d’un système qui ne valorise en rien ses enseignants.
 
 
 
* Le quart des enseignants quittent avant cinq ans.
** Précisons que bien qu’elles méritent qu’on s’y attarde, les données probantes ne font pas l’unanimité dans le domaine de l’éducation.
***  Lire à ce propos l’excellent texte de mon collègue Sylvain Dancause.