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Et si on enseignait l'humour ?

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Photo d'archives, Jean-François Desgagnés

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Je lisais le billet de Sophie Durocher, il y a deux jours, sur les humoristes qu’elle aime et les autres, comme elle dit.

Ce qui m’a surtout titillée, ce sont les commentaires de lecteurs haineux, hargneux, et déjà mille fois entendus ( « il y a trop d’humoristes » ; « dommage qu’il n’y a pas plus de décrochage à l’école de l’humour » ; « les humoristes cheaps j'en ai plein le... ») .

Oui, l’« humour bashing » est encore bien présent chez nous.

Je ne compte plus les paires d’yeux qui roulent et les sourcils en accents circonflexes que j’ai reçus de la part d’universitaires et de gestionnaires de la culture à la mention de mon intérêt pour la recherche en humour.

Et si pour lutter contre ce bashing, on acceptait l'humour comme quelque chose de 100 % humain. Renier l'humour, c'est renier la nature humaine.

Et si on s'éduquait en humour comme pour les autres formes artistiques ?

Car je peux comprendre...

Que l’art du stand up ne soit pas apprécié de tous. Personnellement, je n’ai encore jamais investis pour un billet de spectacle de danse contemporaine, mais de là à avancer qu’il y a trop de danseurs et danseuses ; que ce qu’ils font n’est pas de l’art ; que de bouger sur scène, tout le monde peut faire ça, pas besoin d’aller à l’école pour ça ; que ce sont des parasites de subventions... Il y a une méchante marge !

Que tous et chacun ne soient pas informés sur la difficulté à créer la blague qui fera rire des dizaines de milliers de personnes (pas seulement votre beau-frère accoté au « frigibière » près de sa piscine), sur la complexité à former des gags sur des sujets sensibles, sur le mandat que plusieurs humoristes se donnent à ne pas seulement faire rire, mais aussi faire réfléchir.

Que l’on amalgame le mot « humour » avec ce qu’il offre de plus glorieux et ce qui le rend indésirable, notamment les blagues d’intimidateurs, le harcèlement à peine voilé et l’humiliation.

Mais je ne comprends pas qu’en 2018...

On ne réalise toujours pas que l’humour sur scène soit l’art vivant qui remplit le plus les salles, qui représente un billet de spectacle sur cinq VENDUS au Québec, que c’est plus d’un million de billets qui trouvent preneurs année après année.

On ne saisit pas qu’en « bashant » les humoristes, c’est toute une partie de la population que l’on insulte, comme si tous ces spectateurs étaient sous une emprise démoniaque et n’avaient aucun sens critique. Vous saviez que certains chercheurs disaient la même chose de la télévision et de la radio au cours des années 1940 ?

On n’apprécie pas l’expertise extraordinaire que l’on a développée ici, au Québec et en français, et qui fait de nous le troisième pilier de l’humour mondial, après la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Choisir de faire de l’humour un élément légitime de notre vie de tous les jours

Choisir ses artistes, découvrir sa langue et développer ses goûts sont des éléments qui s’apprennent, tout comme on apprend les bonheurs de la musique, des arts visuels ou de la littérature.

Tout comme on initie les élèves du secondaire à la création de contes et d’essais, et à la découverte de la science-fiction, de la poésie, etc.

Et si on faisait la même chose en humour ?

Et si, lorsqu’on aborde la littérature québécoise, on présentait un monologue d’Yvon Deschamps ou de Clémence Desrochers, qu’on l’analysait dans son contexte social et historique, et qu'on s’en servait pour mieux comprendre la société québécoise aux lendemains de la Révolution tranquille ?

Apprendre la langue et analyser l’histoire... ce n’est pas ça, les compétences transversales ?

Et si on enseignait les bases de la créativité humoristique à l’école, comme on fait avec l’enseignement des différentes formes de poésie ? Un bon « liner » bien réfléchit vaut bien un haïku !

Certaines sociétés en ce monde ont décidé de faire ce choix et, oh surprise !, elles ne sont pas en train de s’effondrer comme l’Empire romain après les invasions barbares !

Au Japon, depuis plus de 30 ans, se déroule un concours de poésie humoristique ouvert à tous, le Salaryman Senryu Contest, qui reçoit près de 40,000 propositions par année, et dont les meilleurs poèmes sont par la suite publiés.

Au Royaume-Uni, la BBC offre gratuitement sur son site internet des guides pour l’enseignement de l’humour dans les classes du primaire (à compter de 5 ans !) et du secondaire. Les guides abordent l’art visuel, l’importance de l’écriture et les différents modes de livraison (le stand up, le sketch, etc.).

Est-ce qu’on s’entend pour dire que ce n’est pas le genre d’outils pédagogiques que nous pouvons trouver sur le site de Radio-Canada en ce moment ?

Et si accepter notre bagage culturel humoristique, l’embrasser, l’incarner, le développer, chercher à le pousser hors des sentiers battus, pouvait nous aider à nous améliorer comme société ?

Si c’est bon pour les Japonais et les Anglais, pourquoi pas nous ?