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Z’êtes pas tannés de rire des femmes noires comme ça?

Z’êtes pas tannés de rire des femmes noires comme ça?
Photo AFP

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Comme vous, j’ai vu passer l’image de Serena Williams réalisée par le caricaturiste australien Mark Knight pour le compte du Herald Sun. Je n’ai pas ri. Mais j’ai cru comprendre que vous, vous l’aviez trouvée drôle.

Je veux bien croire qu’il faut laisser le bénéfice du doute au caricaturiste. Serena a les lèvres charnues, de bonnes cuisses, une musculature imposante et sur le court, elle arbore fièrement le cheveu frisé en bataille.

Mais qu’est-ce qui explique le whitewashing* de son adversaire? La Nippo-Haïtienne Naomi Osaka, dont la peau est presque aussi foncée que celle de son aînée, devient, dans l’imaginaire de Knight, une Blanche à la chevelure blonde. Même chose pour l’arbitre Carlos Ramos, qui n’est même pas près d’être un peu basané sur le dessin, malgré son teint chaud de Portugais in real life.

Dans ce contexte, on ne peut pas faire comme si la caricature de l’Australien ne s’inscrivait pas dans un long courant de déshumanisation de la femme noire à travers l’histoire. C’est particulièrement vrai aux États-Unis, pays dont le lourd passé esclavagiste alimente encore aujourd’hui les tensions et les inégalités entre ses différentes classes de citoyens.

Bête sauvage destinée à être domptée par la force (notamment dans la couchette du maître), la femme noire dans l’histoire iconographique occidentale est tantôt dépeinte comme une créature sans morale, tantôt comme une guenon ou une bête de foire. Invariablement «angry», «loud» ou «ghetto» dans la culture populaire de nos voisins du Sud, on oppose sa supposée rudesse à la délicatesse de la femme blanche blonde aux yeux bleus, seule garante possible de l’avenir de la nation.

«Three Young White Men and a Black Woman», une toile de Christiaen van Couwenbergh.
«Three Young White Men and a Black Woman», une toile de Christiaen van Couwenbergh.
Le quotidien flamand «De Morgen» a cru bon caricaturer les Obama de cette façon en mars 2014.
Le quotidien flamand «De Morgen» a cru bon caricaturer les Obama de cette façon en mars 2014.
Caricature raciste exposée au Jim Crow Museum of Racist Memorabilia, au Michigan, un musée entièrement consacré aux objets de propagande racistes visant les Afro-Américains.
Caricature raciste exposée au Jim Crow Museum of Racist Memorabilia, au Michigan, un musée entièrement consacré aux objets de propagande racistes visant les Afro-Américains.

 

Au premier regard, la caricature de Mark Knight semble emprunter au règne animal. Difficile de ne pas voir la représentation grossière d’un singe lorsqu’on examine les traits de Serena, non? Cette comparaison paresseuse, constamment ressassée dans les médias occidentaux, a le don de devenir lassante. Et c’est une expression de cette exaspération que l’on voit en ce moment sur les réseaux sociaux. De la colère? Non, plus la fatigue de devoir rappeler qu’on est en 2018 et qu’un dessin calqué sur l’imagerie raciste des 19e et 20e siècles n’a plus sa place dans ces sociétés qu’on aime qualifier de «modernes» et «d’ouvertes sur le monde». Peut-être qu’après 250 ans de blagues douteuses, les femmes noires n’entendent plus à rire. Peut-être qu’après 250 ans de vacheries, même des Blancs trouvent que la farce a assez duré.

D’autres grandes dames ont fait les frais de cet humour présenté comme universel, mais qui semble étrangement seulement faire mouche auprès des Blancs. Jusqu’à tout récemment, Michelle Obama, aux États-Unis, et Christiane Taubira, en France, devaient encore gérer des commentaires déplacés sur leur image, qu’il soit question de leur silhouette, de leurs cheveux et de leur visage dont les traits, différents du standard de beauté européen, ont donné lieu à moult comparaisons avec ceux des primates.

 

Peut-on rire de Serena Williams? Oui, oui absolument. Quand on est une personnalité, quand on se donne en spectacle de surcroît, il faut s’attendre à générer toute sorte de réactions, qu’elles soient positives ou négatives. Il faut également s’attendre à alimenter le commentaire social surtout si on s’attaque à des enjeux (ici le sexisme) plus grands que soi.

Peut-on rire femmes noires? Oui, oui, absolument. Les femmes noires, bien qu’opprimées à maintes reprises à travers l’histoire, ne disposent pas de droit divin qui les exempte de faire l’objet d’une satire.

Continuez à rire à gorge déployée. Caricaturez, imitez, pastichez les femmes noires. Mais de grâce, faites-le avec sensibilité, avec la mémoire de l’histoire, de façon à les inclure dans la blague plutôt que d’en faire continuellement les dindons de la farce.


 
  

*Whitewashing : pratique courante dans l’industrie du divertissement qui consiste à rendre les personnages ethniques plus attrayants pour les masses blanches en gommant leurs traits distinctifs ou en confiant leur interprétation à des comédiens blancs.