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Des millions en fonds publics pour la ferme du cerf fou?

Le gouvernement fédéral prévoit une indemnisation pour l’éleveur des Laurentides

Cerf
Photo d’archives, Stéphane Sinclair Le premier cas québécois de la maladie débilitante chronique des cervidés a été découvert dans cet élevage de Harpur Farms, à Grenville-sur-la-Rouge.

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Ottawa pourrait verser plusieurs millions de dollars à la ferme des Laurentides sur laquelle un premier cas de maladie du cerf fou a été détecté au Québec, le mois dernier.

L’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) verse une indemnisation lorsqu’elle ordonne l’abattage d’un élevage parce qu’une maladie y a été détectée.

Pour un cerf rouge, ce chèque peut aller jusqu’à 8000 $ par bête, d’après le Règlement sur l’indemnisation en cas de destruction d’animaux.

« Dès qu’on ordonne la destruction, on paie la valeur marchande de l’animal. Si la carcasse vaut 1000 $ et que l’éleveur l’a vendue 500 $, le gouvernement fédéral va payer 500 $, la différence », explique le vétérinaire de l’ACIA qui gère l’éclosion de la maladie débilitante chronique (MDC) à Grenville-sur-la-Rouge, El Mehdi Haddou.

Autrement dit, toutes les bêtes saines éliminées pourront être vendues, mais si l’éleveur doit vendre sa viande au rabais pour la liquider ou s’il ne parvient pas à la vendre, Ottawa le dédommagera.

« C’est sûr que l’éleveur ne sortira pas gagnant de ça », souffle une autre éleveuse de cerfs qui a requis l’anonymat et qui s’affaire à rassurer ses clients afin que le marché ne s’effondre pas.

Elle indique qu’une carcasse de cerf vaut actuellement entre 1200 $ et 1500 $, selon le poids de la bête. Les 3000 cerfs de Harpur Farmss à Grenville-sur-la-Rouge vaudraient donc, réunis, entre 3,8 et 4,5 M$.

Pas d’amende

Or, c’est plutôt Harpur Farms qui devrait payer pour cette crise et non les contribuables, estime le biologiste Darrel Rowledge, d’Alliance for Public Wildlife, à Calgary.

« L’industrie doit payer selon le principe du pollueur payeur. Ils ne paient pour rien de tout ça en ce moment, au contraire, on les subventionne », dénonce-t-il.

M. Rowledge tient l’industrie de l’élevage responsable de l’épidémie qui s’étend maintenant à 23 États américains et à trois provinces canadiennes : l’Alberta, la Saskatchewan et le Québec. Il souligne que la MDC est née dans les fermes, et non pas dans la nature.

Mais le Dr Haddou indique que les règlements de l’ACIA ne prévoient pas de sanction. Le fédéral n’est pas seul à dédommager les fermiers touchés par une maladie à prions : la France, par exemple, offre de l’aide similaire en cas de maladie de la vache folle.

Propriétaires fuyants

Les représentants de Harpur Farms ont refusé de répondre au Journal, malgré de nombreux messages et plusieurs visites à leur bureau dans le Vieux-Montréal.

Le trésorier de l’abattoir Les viandes de la petite-nation, qui appartient aussi à la famille Harpur, Douglas Harpur, a laissé sa conjointe nous éconduire pendant qu’il se réfugiait dans une autre pièce lors de notre visite à son domicile.

Chez la présidente de l’entreprise, Sara Lydia Mautt, les occupants de la maison ont refusé de recevoir Le Journal et ont tiré leurs rideaux après que nous ayons mentionné l’objet de notre visite.

– Avec Stéphane Sinclair, collaboration spéciale, et Camille Garnier

Qu’est-ce que cette maladie ?

  • La maladie du cerf fou est une maladie incurable semblable à la vache folle
  • Se traduit par des troubles dégénératifs progressifs
  • Due aux transformations d’une protéine en une forme altérée, appelée prion
  • Les prions se propagent dans les excréments, dans les fluides corporels et par contact direct

Il faudrait bannir l’élevage de cerfs, selon des experts

Des experts recommandent de bannir les fermes de cervidés pour empêcher la maladie débilitante chronique de décimer la faune sauvage.

« C’est une épidémie fabriquée par l’homme qui affecte tout l’écosystème et l’industrie de la chasse, toute l’économie qui dépend de la faune sauvage paie pour », déplore le biologiste Darrel Rowledge, directeur d’Alliance for Public Wildlife.

Son organisation, basée à Calgary, a convaincu l’État du Montana d’abolir l’élevage de cervidés en 1998 à la suite d’un premier cas de la maladie du cerf fou sur une ferme. Depuis la fermeture des fermes, la maladie n’a plus jamais été détectée dans cet État du Midwest des États-Unis.

Deux ans plus tôt, en 1996, le premier cas de maladie débilitante chronique (MDC) était détecté dans une ferme canadienne, en Saskatchewan. Quatre ans plus tard, la maladie frappait les cerfs sauvages de la même province. Elle s’étend maintenant à la province voisine de l’Alberta et vient de faire son entrée au Québec.

Il y a 650 fermes de cervidés au Canada, dont 121 au Québec, selon Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Trop risqué

Comme M. Rowledge, Barry Rothfuss, de l’Atlantic Wildlife Institute, au Nouveau-Brunswick, voit cette industrie d’un mauvais œil.

Dans une lettre adressée au ministre des Ressources naturelles, il souligne que cette pratique est considérée comme étant responsable « d’introduire de nouvelles maladies au sein de la faune sauvage ».

« L’élevage génère des revenus pour les gens qui le font. Ce n’est pas une raison suffisante pour prendre les risques que nous prenons d’un point de vue environnemental et écologique », a-t-il déclaré au média The Moncton Times.

New York

Toutefois, l’État de New York, un des rares États américains qui soit parvenu à empêcher la maladie de se répandre après un premier cas dans une ferme, n’a pas banni l’élevage.

New York a plutôt adopté une politique stricte pour contrôler les déplacements d’animaux et de pathogénies. Cette politique interdit notamment d’importer des cervidés captifs à l’intérieur des frontières de l’État ou de libérer un animal captif dans la nature.

Québec a d’ailleurs requis l’aide d’experts new-yorkais pour gérer l’éclosion de la maladie à Grenville-sur-la-Rouge.