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Difficile de diriger une école à la mauvaise réputation

Le Journal a fait une rare incursion dans le quotidien d’un établissement mal aimé de Limoilou

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Sylvie Beaudoin est directrice adjointe à l’école secondaire la Cité. Elle est photographiée alors qu’elle s’adresse à l’intervenante Fanie Arsenault-Gagnon et à l’élève Eddy Martel.

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Il n’est pas toujours facile d’être directrice d’école, encore moins dans une école mal aimée située au cœur d’un quartier en plein essor. Le Journal a pu faire une rare incursion dans le quotidien de l’école secondaire de la Cité, située dans le Vieux-Limoilou, à Québec, où le personnel se dévoue pour aider des élèves en difficulté.

La directrice, Brigitte Allard, l’admet sans détour : son établissement « n’a pas bonne réputation ». Pour les parents du quartier qui peuvent se permettre de « magasiner » l’école secondaire de leurs enfants, l’école de la Cité représente un « pis-aller », dit-elle. Le dernier choix, en bas de la liste.

Au régulier, on compte 250 élèves de première et deuxième secondaire. Cette année, 55 % des élèves du régulier sont en difficulté.

Pourtant, l’école a tous les avantages d’un petit établissement, souligne Mme Allard. Encadrement serré, accompagnement personnalisé. La directrice et ses deux adjointes connaissent tous les élèves par leur nom. « J’ai des parents qui ne voulaient pas que leur enfant vienne ici qui me disent, après coup “Si j’avais su !” » lance-t-elle fièrement.

L’école accueille aussi une cinquantaine d’élèves autistes ou déficients intellectuels, dans une aile complètement séparée du reste de l’établissement (voir autre texte). La réalité y est très différente du secteur régulier, si bien que Mme Allard a souvent l’impression de gérer deux écoles, réunies dans un seul établissement.

La directrice adjointe Amélie Croteau circule régulièrement dans les corridors de l’école, pour interagir avec les élèves.
Photo Stevens LeBlanc
La directrice adjointe Amélie Croteau circule régulièrement dans les corridors de l’école, pour interagir avec les élèves.

Défis au quotidien

Au quotidien, c’est la directrice adjointe Amélie Croteau qui gère les élèves du régulier qui s’absentent, qui se chamaillent dans les corridors ou qui envoient promener les enseignants.

Sur son bureau trône une pile de feuilles jaunes, qui permettent de recenser les écarts de conduite des élèves. « On fait beaucoup d’éducation, on les suit de façon serrée et on n’en laisse pas passer », explique-t-elle.

Les relations avec les parents peuvent être aussi difficiles, à l’occasion. Mme Croteau a récemment dû envoyer une lettre par la poste à un parent d’élève qui n’a pas de numéro de téléphone. Elle connaît par cœur le numéro de la Direction de protection de la jeunesse (DPJ).

Certains élèves ne sont tout simplement pas encadrés à la maison, ajoute la directrice adjointe. « J’ai une élève qui n’a pas de lunch, pas de bouffe, pas les vêtements requis. »

Dans cette école pas tout à fait comme les autres, enseignants et direction se serrent les coudes pour leur venir en aide. En plus du service d’aide alimentaire, Mme Croteau distribue des paires de bottes à l’occasion, alors que des enseignants se chargent des produits d’hygiène.

Même si l’équipe est tissée serrée, la directrice adjointe admet toutefois que son rôle n’est pas de tout repos.

Il y a quatre ans, lorsqu’elle a décidé de troquer son poste d’enseignante pour celui de directrice adjointe, elle n’était pas convaincue d’avoir fait le bon choix. Ses deux mois de congé estival se sont transformés en trois semaines de vacances. Le nombre d’heures travaillées a explosé, au même rythme que les problèmes à gérer. Tout ça pour une augmentation salariale de 10 %, raconte avec le sourire cette maman de quatre enfants.

« La plus belle job au monde »

Malgré les défis, Amélie Croteau considère néanmoins que « s’occuper d’une école est la plus belle job au monde ».

Dans son bureau est épinglée une feuille jaune sur laquelle on peut lire « Ce certificat est décerné à la meilleure directrice adjointe au monde, je vous aime ».

« On ne voit pas ça dans toutes les écoles secondaires, lance-t-elle en riant. Les élèves sont très reconnaissants, ils ont besoin de nous et ils nous le font sentir. À certains, je leur répète parfois : ton principal facteur de protection, c’est ta scolarité. Ta vie, c’est tough, mais viens à l’école, réussis ton diplôme et tu vas pouvoir la transformer, ta vie. C’est ce bout-là qui est passionnant. De sentir que des fois, on peut avoir un impact. »

Une journée bien remplie qui se déroule à une vitesse folle

Brigitte Allard, la directrice de l’école, discute en compagnie des membres du secrétariat.
Photo Stevens LeBlanc
Brigitte Allard, la directrice de l’école, discute en compagnie des membres du secrétariat.

8h - La directrice adjointe Sylvie Beaudoin doit trouver un suppléant pour une classe d’élèves autistes, puisqu’une enseignante a dû s’absenter cette journée-là. Un prof à la retraite sera appelé en renfort et restera jusqu’à la fin de la journée. «On est chanceux, des fois il y en a qui viennent pour des suppléances et à 10h30 ils ont disparu!», lance Mme Beaudoin.

8h15 – Quelques minutes avant le début des cours, la directrice adjointe Amélie Croteau rencontre le parent d’un élève qui s’est bagarré la veille dans un corridor de l’école, pendant la pause. Le jeune sera suspendu pour une journée.

9h – Amélie Croteau participe à une rencontre avec la directrice, Brigitte Allard, et une psychologue organisationnelle dans le cadre d’un programme de formation de la commission scolaire destiné au personnel de direction. «Ce n’est pas facile de recruter, les banques de candidats sont vides», explique Mme Allard. La liste des compétences requises est longue. «Et surtout, il faut aimer gérer l’imprévu et les problèmes», lance-t-elle.

10h15 – Les trois directrices de l’école se réunissent pour une «rencontre de gestion», qui se déroule deux fois par mois. Les sujets défilent dans l’ordre et le désordre : libération des enseignants pour les rencontres de bulletins avec les élèves, réveillon de Noël, accompagnement d’un nouvel enseignant, nouveaux bacs de recyclage, etc. Amélie Croteau doit quitter la réunion, pour rencontre un enseignant qui doit lui parler d’un élève.

12h30 – Cet après-midi-là, les élèves du régulier participent au «projet orientant», une activité initiée il y a plusieurs années par un enseignant afin de permettre aux élèves de découvrir différents métiers. La moitié d’entre eux iront rencontrer des intervenants à l’extérieur de l’école et les départs s’organisent. Amélie Croteau sillonne les corridors de l’école, afin de s’assurer que chaque élève sait à quelle activité il participe.

13h – Brigitte Allard quitte l’école pour participer à une rencontre sectorielle à la commission scolaire, à laquelle participent les directions des autres écoles secondaires. Plusieurs questions budgétaires seront à l’ordre du jour.

13h30 – Sylvie Beaudoin rencontre trois intervenantes d’une classe d’autistes, afin de déterminer comment organiser les services à la suite du départ en congé de maternité d’une des éducatrices. «C’est sûr que ça cause un déséquilibre», explique Mme Beaudoin.

15h – Mme Beaudoin reçoit un appel sur le walkie-talkie. Un élève autiste, assis par terre les jambes croisés, hurle depuis plusieurs minutes. Il refuse de prendre le transport adapté qui doit le ramener à la maison. À l’aide de pictogrammes, l’éducatrice parviendra calmement à le faire obtempérer.

15h30 – Amélie Croteau rencontre un élève accompagné du policier-école, concernant des échanges inappropriés sur les réseaux sociaux. «Ma journée est loin d’être finie!», lance-t-elle.

L’école « 2 dans 1 »

  • 250 élèves du régulier de première et deuxième secondaire
  • 55% d ’entre eux sont en difficulté
  • 56 élèves atteints du trouble du spectre de l’autisme (TSA) ou de déficience intellectuelle profonde*

*Ces élèves proviennent de la région de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches. L’école de la Cité les accueille lorsque les services spécialisés offerts dans les écoles secondaires régulières ne sont pas suffisants pour répondre à leurs besoins.

Une mauvaise blague qui aurait pu très mal tourner

Il y a des journées plus mouvementées que d’autres à l’école de la Cité. Ce midi-là, un jeune a déclenché l’alarme d’incendie, entraînant l’évacuation de tous les élèves de l’école. Mais ce « petit farceur » était probablement loin de se douter des répercussions de cette « mauvaise blague » dans l’autre secteur de l’école, parmi les élèves autistes qui peuvent être perturbés par le moindre imprévu.

En plus des élèves du régulier, l’école de la Cité accueille dans une section isolée du reste de l’établissement 56 élèves atteints du trouble du spectre de l’autisme ou de déficience intellectuelle profonde.

Les élèves y sont admis lorsque les services offerts dans les classes spécialisées des autres écoles de la région ne suffisent plus. Certains élèves ont besoin d’un encadrement individualisé.

La routine comme alliée

Cris, coups, crachats et morsures font partie de la réalité des intervenants qui travaillent auprès de ces élèves attachants, mais qui peuvent parfois être violents en situation de crise. Pour se protéger contre les morsures et égratignures, les éducatrices portent des manchons jaunes aux avant-bras.

Au quotidien, la routine est leur meilleur allié. Pour prévenir les crises, l’équipe tente de minimiser les imprévus et le roulement de personnel, explique Mme Beaudoin en se déplaçant dans les corridors de ce secteur, peints d’un blanc immaculé.

Ici, le moindre faux pas peut faire dérailler une « chorégraphie » bien rodée, explique celle qui est constamment branchée à son walkie-talkie afin d’être prête à intervenir lorsqu’une « situation » se produit.

Une école à évacuer

Ce midi-là, lorsque l’alarme d’incendie s’est mise à rugir, Mme Beaudoin a rapidement compris qu’elle n’avait pas le choix : il fallait évacuer l’école. Or, pendant l’heure du dîner, les intervenants sont moins nombreux alors que les élèves sont dispersés dans plusieurs locaux. « Ça s’est produit au moment où on était le plus vulnérable », lance-t-elle.

Malgré le stress qui a monté d’un cran, tous les élèves ont accepté de collaborer. Ils ont aussi dû patienter de longues minutes dehors, au froid, avant que les pompiers ne donnent l’autorisation de réintégrer l’école.

« On a eu quelques intervenants qui sont revenus avec des bleus sur les bras ou des grafignes, mais tous les élèves ont été évacués, raconte Mme Beaudoin. Au moins, personne ne s’est retrouvé à l’hôpital cette journée-là. »

Quelques élèves, perturbés par la tournure des événements, ont toutefois dû être retournés à la maison cet après-midi-là.

Deux semaines après l’incident, le « petit farceur » qui a déclenché cette fausse alarme n’a toujours pas été identifié. Mme Beaudoin aimerait bien avoir une longue discussion avec lui, afin de lui faire comprendre l’impact d’un tel geste pour ses élèves.