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Le prix à payer pour enseigner

Le prix à payer pour enseigner

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Être enseignant, ça signifie d’accepter d’être le capitaine d’un navire pas tout à fait étanche qui naviguera sous un ciel orageux plus souvent qu’autrement. Je comprends les raisons poussant un enseignant sur quatre à abandonner, mais ça ne m’empêche pas de croire fermement que le prix à payer en vaut la peine.
 
Jour après jour, bien avant de pouvoir enseigner des notions du programme, je dois jouer les caméléons afin de venir en aide aux élèves qui font appel à moi. Idées noires, climat familial difficile, conflits sur les réseaux sociaux et problèmes de comportement dans l’autobus ne sont que quelques-unes des chaînes dont j’ai dû défaire plusieurs de mes élèves la semaine dernière.
 
Plus souvent intervenant qu’enseignant, il faut que je m’oublie dès mon entrée dans notre bibliothèque pour être prêt à faire face à la musique. Il faut savoir que nous sommes 3 classes de 6e année dans un même local où nous sommes appelés à vivre parfois coincés les uns contre les autres dans un environnement qui n’a rien de traditionnel. Nous sommes donc un véritable équipage qui, comme sur un navire, doit apprendre à coexister avec les failles existantes en chacun de nous.
 
Troubles du comportement, TDAH, trouble du spectre de l’autisme, dyslexie, dysorthographie et bien plus encore sont des mots que je lis un peu partout sur nos portraits de classes. Évidemment, il y a aussi le manque d’autonomie, l’immaturité, le savoir-vivre défaillant et la difficulté à s’organiser qui sont des boulets aux pieds de bien des élèves. Bref, je passe mes journées dans une petite société aussi hétéroclite qu’épuisante...
 
Pourtant, c’est la meilleure de mes 14 années comme enseignant. Est-ce que je pourrais maintenir la cadence que ce fonctionnement exige pendant encore plusieurs années? Je ne crois pas. Mais, je préfère ne pas y penser. Je me dis que la solution à mon épuisement aura été mise de l’avant d’ici là, avant d’en arriver à abandonner l’enseignement pour devenir restaurateur.
 
Parce que la solution, elle est toute simple : j’ai besoin de plus de spécialistes pour m’épauler à donner à mes élèves les ressources les plus appropriées à leurs besoins complexes. Certes, je m’improvise quotidiennement psychologue, orthophoniste, orthopédagogue et ergothérapeute, mais je n’arrive à offrir bien maladroitement qu’une infime parcelle de leur science. Si je n’ai pas la formation nécessaire me permettant de prescrire des médications, il en va de même pour ces autres services maintenant intimement liés au quotidien de mon école primaire.
 
Il est faux de penser que nous changeons des vies: nous ne sommes pas dans un film. Il est irrationnel de croire que mes 180 jours dans la vie d’un enfant renverseront ses difficultés d’apprentissage. Toutefois, cette passion qui nous anime éveille à chaque jour cette incroyable capacité que les enfants ont à s’émerveiller, à vouloir apprendre, à devenir meilleurs.
 
Au-delà de l’enseignement des notions essentielles que nous avons de moins en moins le temps d’enseigner, il faut constamment avoir à coeur de ne pas laisser le manque de ressources étouffer ce plaisir que nous avons à côtoyer une jeunesse plus consciente qu’il n’y paraît des défis qui sont les leurs.
 
Nous sommes constamment à parler de ce qui ne va pas en éducation, dans nos classes, avec nos directions et notre gouvernement. Nous nous attardons plus souvent qu’autrement à souligner tout ce qui n’a pas fonctionné dans une journée, à discuter de ce qu’il y a de pire dans notre quotidien. Trop fréquemment, comme à la maison, nous avons le nez collé sur nos échecs dans un corridor, une cour ou une classe.
 
Aucun nouveau ministre ni nouvelle mesure ne changera du jour au lendemain cette impression que le navire prend l’eau. C’est pourquoi il est si important que nous soyons tous des capitaines optimistes devant un avenir parfois inquiétant. Nos élèves, vos enfants, méritent de sentir que, malgré les tempêtes, nous restons toujours debout, fiers de qui nous sommes, de ce que nous cherchons à faire, mais surtout, de qui ils sont.