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Non, Donald Trump n’a pas mis les médias K.O.

President Trump Holds Campaign Rally In Pensacola, Florida
AFP

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Dans sa chronique d’hier, Mario Dumont affirme que les médias traditionnels américains ont été mis K.O. par Donald Trump. C’est faux.

Mario Dumont est un observateur et un analyste politique que j’apprécie beaucoup. Même si je suis souvent en désaccord avec ses prises de position, elles sont toujours bien articulées et fondées à la fois sur une solide expérience d’acteur et d’observateur politique et sur un souci constant de s’en tenir aux faits. À toutes les occasions que j’ai eues de discuter avec lui de politique américaine, que ce soit en ondes ou informellement, il m’a semblé bien informé, confiant de ses opinions et ouvert au dialogue. J’ai toutefois sursauté à la lecture de sa chronique de samedi, où il affirme que les médias américains ont été mis K.O. par Donald Trump.

Il est vrai que l’actuel président américain n’est pas tendre avec les médias. En effet, il désigne régulièrement les médias qui ne lui sont pas inféodés comme les «ennemis du peuple», une formule longtemps associée à certains des pires autocrates de l’Histoire. Oui, Donald Trump s’acharne régulièrement sur les médias, mais la chronique de Mario Dumont n’arrive pas du tout à me convaincre qu’il les a mis K.O. Pourquoi? Examinons les affirmations de la chronique.

  • «[...] Je ne défendrai pas Donald Trump : son approche de la politique me désole et me décourage. Je suis néanmoins éberlué de l’absence totale d’autocritique des médias américains que Trump a lessivés.»

Il y a deux affirmations problématiques ici. D’abord, il semble exagéré de dire que les médias américains font preuve d’une absence totale d’autocritique. Au contraire, s’il est une chose que les médias américains font constamment, aujourd’hui comme hier, c’est bien l’introspection et l’autocritique. C’était déjà vrai avant Trump et ça demeure vrai aujourd’hui.

Est-ce vrai que Trump a «lessivé» les médias? Si ce que Mario Dumont veut dire est que les médias traditionnels ont encouru de grandes pertes depuis l’arrivée de Trump, ce serait faux. En fait, le nombre d’abonnés et la profitabilité des principaux porte-étendards de la presse, notamment le New York Times et le Washington Post, ont augmenté significativement depuis l’arrivée de Trump au-devant de la scène politique. En bourse, la valeur de l’action du New York Times a plus que doublé depuis 2015. Du côté de la télé, la profitabilité du mouton noir de Trump, CNN, n’a jamais été aussi bonne. La situation n’est pas nécessairement aussi rose pour les médias locaux, mais la concurrence des réseaux sociaux sur le marché publicitaire leur menait la vie dure bien avant Trump.

Mais Mario Dumont ne parle pas nécessairement de profitabilité. Il affirme ensuite que les médias auraient rompu le lien avec leur auditoire. :

  • «[...] Une proportion inimaginable de la population ne les croit plus. Même lorsqu’ils rapportent professionnellement et rigoureusement les faits, le public se méfie ou part à rire. Fake news. Des nouvelles inventées ou arrangées pour essayer de manipuler le peuple. Voilà ce que tant de gens voient.»

Encore une fois, cette affirmation ne me semble pas appuyée par les faits. D’abord, en quoi consiste une proportion inimaginable? Il faudrait préciser. Dans les faits, il est vrai et il était vrai bien avant l’arrivée de Trump dans le portrait politique américain qu’une partie de la population ne fait pas confiance aux médias. Il est aussi vrai que pour une longue période avant 2016, la confiance envers les médias était en baisse constante aux États-Unis.

En effet, en 2015, avant l’arrivée de Trump en politique, Gallup enregistrait un creux dans l’indice de confiance envers les médias. La proportion de ceux qui font une très grande confiance aux médias était à 40%, en baisse constante depuis les années 1970. En 2016, suite aux attaques répétées de Trump en campagne, cet indice atteignait un nouveau creux à 32%. Est-ce que Trump a complété le K.O.? Non. La confiance envers les médias a depuis repris du poil de la bête et se situe aujourd’hui à 45%. Si on considère ceux qui font très confiance et ceux qui font assez confiance aux médias, l’indice enregistré par Gallup est en nette augmentation depuis 2016, surtout chez les démocrates et indépendants, mais aussi chez les républicains. Donald Trump a su exploiter à son avantage la méfiance des républicains à l’égard des médias, mais a-t-il vraiment réussi à mettre les médias K.O.? Pas si on se fie à cet indicateur.

Graphique 1. Proportion des Américains qui font une grande confiance aux médias

Blogue 2018 11 04 No 1

Source: Gallup, "U.S. Media Trust Continues to Recover From 2016 Low."


Graphique 2. Proportion des Américains qui font beaucoup ou assez confiance aux médias, selon les partis politiques

Blogue 2018 11 04 No 2

Source: Gallup, "U.S. Media Trust Continues to Recover From 2016 Low."

  • «Les médias jouent aux victimes. Ils sont victimes du gros démagogue Donald Trump. Ils sont victimes de la montée du populisme dans le monde. À la limite, ils sont victimes de devoir s’adresser à un peuple de sombres ignares. La même réaction qu’un restaurant en faillite qui accuserait les papilles gustatives défectueuses de tous ses clients potentiels.»

S’il n’est pas faux que certains membres des médias peuvent parfois donner l’impression de jouer à la victime, qu’en est-il de leur pourfendeur? En fait, c’est plutôt à Donald Trump, celui que Dumont présente comme le grand vainqueur de la confrontation, qu’on pourrait reprocher plus justement de jouer à la victime. En fait, il se passe rarement une journée sans que Trump ne se plaigne du traitement «injuste» qu’il reçoit de la part des médias.

En passant, même si Trump s’est aussi longtemps plaint qu’il avait été traité injustement pendant la campagne électorale de 2016, il est utile de rappeler que les analyses de cette campagne ont évalué que le ton de la couverture de Donald Trump n’était pas significativement plus négatif que pour celle d’Hillary Clinton (par exemple, cette étude de Thomas Patterson, de Harvard).

  • «Ces médias que Donald Trump a littéralement mis K.O. semblent incapables de la moindre introspection. Si un homme d’affaires (au toupet d’une couleur que Prismacolor n’offre pas) se met à véhiculer l’idée qu’un média diffuse de la bouillie, est-ce normal que la moitié de la population croie cela instantanément? [...] Comment se fait-il que lorsque le monsieur Trump vilipende les informations des grands médias dits « traditionnels », le public le croit ? Il me semble assez évident que ces médias ont échappé quelque chose. Il me saute au visage qu’ils se sont coupés d’une bonne partie de la population.»

J’ai déjà souligné qu’il est exagéré de dire que Trump a mis les médias K.O. ou que ceux-ci sont incapables d’introspection. Il est aussi exagéré de dire que la moitié de la population le croit instantanément plutôt que de croire ce que disent les médias. En fait, c’est l’inverse qui serait plus conforme à la réalité. Dans un sondage récent de l’Université Quinnipiac, on pose la question suivante: «À qui faites-vous le plus confiance pour dire la vérité au sujet d’enjeux importants, le président Trump ou les médias d’information?» (Who do you trust more to tell you the truth about important issues: President Trump or the news media?) Réponse: 30% font confiance à Trump et 54% font confiance aux médias. Il y a évidemment une grande différence entre les partis, mais chez les électeurs qui se disent indépendants, les chiffres sont comparables (27% et 54%). Cet institut pose la même question depuis mai 2017 et 30% est le pire score de Trump, alors que celui des médias a oscillé entre 52% et 57%. Est-il vraiment juste de dire que c’est Trump qui administre le K.O.? En fait, sauf parmi ses fidèles partisans, quand «le monsieur Trump vilipende les médias», ceux qui sont disposés à croire les vilains médias sont nettement plus nombreux que ceux qui croient Trump.

En conclusion, Mario Dumont dit que les médias sont «dans leur bulle».

  • Si j’avançais l’hypothèse que des journalistes bien confortablement installés en milieu urbain à New York ou à Washington se sont installés dans le confort de leurs certitudes. Si j’avançais qu’ils se sont pris eux-mêmes au jeu de donner des leçons aux citoyens de toutes les régions du pays sur les bonnes façons de penser dans les cafés branchés. Si j’avançais qu’ils ne savent même plus ce que vivent des milliers de citoyens de leur pays pour qui la vie est dure. Coupés radicalement de leur base. Ce qui est fascinant, c’est qu’après quelques années, aucune introspection ne soit amorcée. Ils sont certains d’avoir raison, victimes d’un monde défectueux. Ils ne se rendent même pas compte que Trump va passer... et leur problème va rester.

Cette opinion est défendable et elle ouvre un débat intéressant. À la défense des journalistes américains, la plupart des organes de presse ont de moins en moins de budgets pour envoyer des reporters sur le terrain, mais dans le cas des plus grands médias, ils ont fait un effort louable pour donner une voix à ces Américains mal connus qui occupent le vaste espace entre les deux côtes. Nos médias à nous le font aussi, dans la modeste mesure de leurs moyens. Il est donc injuste de dire que les médias n’ont fait aucun effort pour mieux faire connaître et comprendre ces trumpistes de l’arrière-pays dont les valeurs sont si détachées de celles des grandes villes cosmopolites.

S’il reste beaucoup à faire de la part des médias pour donner une voix et chercher à comprendre ces électeurs, toutefois, cela ne signifie pas qu’il faille les placer tous sur un piédestal. Malheureusement, plus le portrait-type des valeurs des partisans inconditionnels de Donald Trump se précise, plus la question de la neutralité des jugements qu’on porte sur ces valeurs devient problématique pour les médias. Par exemple, si on se rend compte qu’une forte proportion de ces électeurs entretient des préjugés racistes ou xénophobes, les journalistes devraient-ils donner à ces sentiments une connotation positive? Si on se rend compte, en cherchant à les connaître, qu’ils ne font eux-mêmes aucun effort pour chercher à comprendre, à accepter ou même ne serait-ce qu’à tolérer les valeurs de leurs concitoyens qui habitent les grandes villes ou qui sont issus de l’immigration récente, faut-il nécessairement leur donner raison?

Je suis d’accord avec Mario Dumont que la présidence de Donald Trump pose un immense défi aux médias traditionnels. Après tout, il commence sa chronique en soulignant que l’approche de la politique de Trump le désole et le décourage. Mais lorsqu'un président se moque allègrement de toutes les normes et conventions et qu'il émet sans scrupules un flot ininterrompu de mensonges et de faussetés, faut-il vraiment s’attendre à ce qu’une couverture consciencieuse et objective de ses agissements soit «équilibrée»? 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM