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Élections de mi-mandat. Des victoires pour tout le monde!

Élections de mi-mandat. Des victoires pour tout le monde!
AFP

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Au lendemain des élections de mi-mandat aux États-Unis, on se croirait à la journée de distribution des prix dans une école alternative. Bravo! Tout le monde gagne quelque chose.

Qui sont les gagnants des élections de mi-mandat? On n’a pas fini de faire le bilan de cet événement qui a entraîné son lot de triomphes, de surprises et de déceptions de part et d’autre du fossé qui sépare les deux clans politiques américains. Bien sûr, chaque personne élue est un gagnant ou une gagnante et il n’y a pas lieu de s’attarder aux centaines de résultats individuels. Même si toute liste du genre est destinée à être incomplète, quelques noms et quelques groupes me semblent dignes de mention. Bien sûr, il y a aussi eu des perdants, mais les occasions ne manqueront pas pour y revenir.

Nancy Pelosi et les démocrates de la Chambre des représentants

Il n’y a aucun doute que, même si le nombre de sièges obtenus par les démocrates est inférieur aux prévisions, les démocrates de la Chambre sont les grands gagnants de l’élection. Le contrôle des comités et le contrôle du processus budgétaire donne aux démocrates un pouvoir considérable. Même si elle est personnellement controversée et qu’elle représente un peu trop la gérontocratie d’un parti qui tarde à se renouveler, il ne faut pas sous-estimer la capacité que pourra désormais avoir Nancy Pelosi de prendre le contrôle de l’ordre du jour politique. Même si Donald Trump continuera à l’abreuver des pires insultes, Pelosi sera en position de force lorsque viendra le temps de négocier les «deals» que Trump ne pourra pas esquiver s’il veut accomplir quoi que ce soit d’ici à novembre 2020.

Mitch McConnell et les républicains du Sénat

Le leader de la majorité républicaine au Sénat peut pousser un gros soupir de soulagement. Son parti et lui seront fermement en contrôle de la chambre haute. Ces quelques sièges de plus ne changeront pas grand-chose en pratique au fonctionnement du Sénat, mais ils seront absolument cruciaux en 2020. En effet, la carte électorale sera beaucoup plus favorable aux démocrates du Sénat en 2020, car chaque siège républicain supplémentaire capturé pour six ans est un obstacle de plus dans la reconquête d’une majorité démocrate.

Donald Trump

Le président Trump n’a pas hésité à se déclarer le grand gagnant de la soirée des élections de mi-mandat. C’est un peu fort, mais c’est de bonne guerre. En effet, il a enregistré des gains au Sénat et la défaite de son parti à la Chambre des représentants a été moins sévère que prévu. C’est un bien modeste gain, mais les apparences lui permettront de prétendre que c’est mieux que le laminage subi par Barack Obama en 2010 même, il faut le dire, si les chiffres ne lui sont pas si favorables que ça (j’y reviendrai). Il pourra dire, par exemple, que sa stratégie de campagne a porté fruit, car elle visait d’abord les États où des sénateurs républicains étaient en difficulté.
Les gains de Trump au Sénat ne sont pas à négliger. Avec une majorité un peu plus confortable que celle qu’il avait, il pourra plus facilement faire approuver ses nominations, même les plus controversées, au cabinet et sur les cours fédérales. Parlant de son cabinet, il pourra compter sur cette majorité plus confortable pour nommer quelques fidèles sénateurs, comme Lindsey Graham, à des postes clés, sans craindre de dégarnir sa majorité.
Lors de sa conférence de presse de mercredi, le président n’a pas ménagé les efforts pour enjoliver et édulcorer les résultats de mardi, mais deux faits finiront néanmoins par le rattraper: il a perdu le contrôle de la Chambre des représentants et son parti a reculé significativement dans la faveur populaire malgré une économie qui aurait normalement dû lui assurer de bien meilleurs résultats.

Obamacare

La promesse numéro un des républicains depuis leur prise de contrôle de la Chambre en 2010 était la révocation de la loi sur la santé de 2010, la plus importante réalisation législative de la présidence de Barack Obama. Même si certaines lois et certains décrets des deux dernières années sont venus affaiblir cette loi, la majorité démocrate en Chambre assure que la loi elle-même survivra à quatre ans de la présidence Trump. Autre bonne nouvelle : dans trois États républicains (l’Idaho, le Nebraska et l’Utah), les électeurs ont approuvé des initiatives populaires (référendums) pour étendre la couverture de Medicaid à plus de 300 000 citoyens qui étaient privés de cette aide fédérale à cause de l’entêtement des républicains à rejeter Obamacare.

Le contrôle du Congrès sur l’exécutif

Pendant les deux premières années de l’administration Trump, la séparation des pouvoirs et le rôle de surveillance du Congrès sur l’exécutif étaient devenus de véritables farces. Par exemple, les comités qui se sont penchés sur l’affaire russe ont permis aux sbires du président de se défiler en refusant de répondre aux questions des comités d’enquête, se contentant de donner des réponses évasives aux questions lobées par les représentants de la majorité républicaine. Les comités ont aussi permis à la Maison-Blanche de retenir des documents clés que le public n’a pas pu voir. La partie de balle-molle est terminée. Désormais, on va jouer dur. Ce sera vrai pour les comités qui ont mené des enquêtes incomplètes sur l’affaire russe, mais ce sera encore plus vrai pour tous les comités qui exposeront au grand jour la corruption endémique de l’administration Trump.

Les femmes en politique

Les chiffres finaux ne sont pas encore connus, mais on sait d’ores et déjà que le Congrès américain accueillera un nombre record de femmes. Parmi celles-ci, il y aura la plus jeune femme élue de l’histoire du Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, qui avait délogé un des piliers démocrates de la Chambre. On verra aussi entrer les premières femmes issues de la communauté musulmane et des premières nations. Autre fait notable, parmi les femmes qui siégeront pour les deux partis, un nombre appréciable arrive en politique avec une solide expérience en matière de sécurité internationale ou de renseignement. Ce changement sera pour le mieux.

Les avocats en charge des recomptages

Les résultats hyper-serrés à plusieurs courses vont donner beaucoup de travail aux avocats qui ne manqueront pas de scruter à la loupe le processus de recomptage et la reconsidération de milliers de bulletins de vote provisoires qui devront être pris en compte pour déterminer les résultats définitifs d’un grand nombre d’élections. Ce sera le cas notamment en Floride et en Géorgie. Dans ce dernier cas, la controverse est particulièrement vive car des dizaines de milliers d’électeurs ont vu leur inscription sur les listes mises en cause par le secrétaire d’État responsable de l’administration des élections, qui était aussi candidat au poste de gouverneur.

Les sondeurs et les politologues

S’il y a deux groupes qui ont perdu des plumes après l’élection de 2016, c’est bien ces deux-là. Hier, toutefois, les mesures des uns et les prévisions des autres se sont avérées assez justes. Les sondeurs avaient prédit un écart moyen de huit à dix points de pourcentage dans le vote à la Chambre en faveur des démocrates et, au moment d’écrire ces lignes, l’avantage démocrate se chiffre à environ 9,5%. Pour ce qui est des courses individuelles, la grande majorité des résultats finaux se trouve à l’intérieur de la marge d’erreur de deux ou trois points de pourcentage. Quant aux politologues, ils ne manqueront pas de rappeler que la perte de sièges à la Chambre par le parti présidentiel est normale à mi-mandat, en plus d’insister sur le fait que si les changements ne sont pas énormes, c’est d’abord parce que la stabilité l’emporte généralement sur le changement. Ce qui restera à expliquer, toutefois, c’est pourquoi les républicains n’ont pas fait beaucoup mieux étant donné les bons indicateurs économiques. La réponse pointera probablement vers le 1600 de l’avenue de Pennsylvanie.

Le «mur bleu»

Dans plusieurs États qui avaient fourni la clé de la Maison-Blanche à Donald Trump, le vote a basculé assez nettement du côté démocrate. On avait noté au lendemain de l’élection de 2016 qu’un déplacement d’un peu plus de 100 000 votes dans trois États où Trump a obtenu une très mince majorité (Michigan, Wisconsin et Pennsylvanie) aurait suffi à donner la victoire à son adversaire démocrate. Hier, au Michigan, au Wisconsin et en Pennsylvanie, les démocrates ont conservé leurs sièges au Sénat par des marges confortables et délogé trois gouverneurs républicains qui étaient des alliés solide du président, en plus d’augmenter le vote en faveur de représentants démocrates comparé à 2016. En d’autres mots, le mur bleu n’est peut-être pas aussi beau et infranchissable que le mur à la frontière sud dont rêve Donald Trump, mais il est là.

Les pimps décédés

OK, elle est facile celle-là, mais l’élection d’un proxénète notoire décédé depuis un mois à la législature du Nevada est un fait cocasse qu’on n’a pas fini de raconter. Pas la peine de regarder House of Cards. La réalité dépasse la fiction.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM