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J'ai une idée

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Durant les dernières semaines, je me suis savamment appliquée à tourner mes pensées sept fois dans ma tête, avant d’écrire sur la question du crucifix à l’Assemblée nationale. À maintes reprises, j’ai eu envie de prendre le stylo pour parler haut et fort de symbolisme, de devoir de mémoire et d’héritage, mais chaque fois, je me rendais compte que je ne faisais que dire plus joliment ce que mes collègues développaient déjà très bien. J’ai donc décidé d’aller réfléchir ailleurs, pour voir. D’un coup que.

On est quand même quelques générations maintenant à avoir grandi loin de l’austérité du crucifix, faisant qu’on ne s’est tout simplement pas développés sous son emprise et dans sa crainte. Nous avons cependant instinctivement gardé ce que la religion catholique avait de plus honorable, c’est-à-dire ses nobles valeurs d’éducation, de miséricorde, de bienfaisance, d’entraide, de cœur à l’ouvrage, de courage, de charité et de résilience face à l’adversité. Bien sûr, ces valeurs ne s’expriment plus comme elles le faisaient autrefois. Le temps d’une paix est révolu depuis un bon moment et on ne peut décemment pas nous reprocher d’avoir progressé dans le temps comme tout le monde. Cela dit, je ne peux m’empêcher de constamment remarquer que, sous notre nonchalance moderne, ces valeurs sont bel et bien toujours présentes dans tous nos instincts sociaux et je trouve ça génial. Alors, il va de soi que pour le Québécois moyen, même si non croyant et non pratiquant, à l’exception de la messe de minuit, le crucifix lui rappelle surtout quelque chose comme ses grands-parents et leurs coutumes. C’est chaleureux et familier. Ça nous ramène à nos souvenirs de Noël et aux chapelets de nos grands-mères.

Pour le Québécois féru de politique, de culture et d’histoire, il rappelle un passé fait des hommes à la trempe solide qui ont forgé le Québec progressiste du XXe siècle, qui était encore mû par l’élan fondateur des tout débuts. Il évoque une foi inébranlable en notre légitimité sur le territoire, en le patriotisme de notre langue et en notre ingénieux savoir-faire. Il porte en son image la liste de tous les noms méconnus qui en ont pourtant déterminé les assises les plus solides. Il raconte une force de caractère mythique et tout le courage des femmes capables et « à leur place », à quelques exceptions près.

Et puis pour tellement d’autres, le crucifix les ramène directement aux mémoires d’un long calvaire fait d’abus sordides, de génocide culturel, d’injustices mortelles, de manquements graves aux devoirs humanistes, de souffrances extraordinaires et de violences innommables. C’est un symbole d’hypocrisie, de soumission et de perversion. Ça non plus, on ne peut décemment pas reprocher à quiconque ayant subi ces horreurs de vouloir faire disparaître un aussi traître étendard.

Enfin, si je me mettais dans les souliers des plus jeunes, le crucifix ne voudrait tout simplement rien dire, puisque la transmission des mémoires québécoises a été interrompue et falsifiée par les réformes scolaires.

Donc, que faire? Si je ne suis pas insensible à la belle part symbolique du crucifix, bien que je ne sois pas moins sévère devant ses crimes et ses manquements, et à sa présence à l’Assemblée nationale, je remarque surtout qu’il nous empêche d’aller légitimement de l’avant sur la question primordiale de la laïcité. Comme une ouverture au flanc qui laisse passer des flèches inutiles. Un caillou dans le soulier de notre raisonnement populaire, faisant que notre discours n’arrive jamais à se défaire de ses failles.

Je crois qu’il faut se demander honnêtement à quoi nous tenons le plus? Au crucifix ou à la laïcité? Qu’est-ce qui est le plus déterminant et essentiel à la bonne santé et à l’intégrité de la nation québécoise? Qu’est-ce qui garantira la liberté de pensée à nos enfants? On pourrait me dire : « on est chez nous, c’est notre histoire, on n’a pas à choisir ». Certes, certes, mais un problème demeure : la laïcité se doit d’être un concept absolu sans quoi, on ne parle plus de laïcité. La demi-mesure, ici, dénature le concept. On se trouve présentement dans une impasse philosophique et je ne crois pas que l’intransigeance aveugle, d’un côté comme de l’autre, soit la bonne solution. Alors, faisons scandale et réfléchissons plus loin.

L’enlever? OK, notamment pour toutes les raisons nommées ci-haut, mais en même temps, on n’a pas le goût de juste laisser l’Angleterre et ses belles boiseries dominer l’œuvre nationale. Qui plus est, si on l’enlevait, ce ne serait pas pour créer délibérément notre absence. Ce serait idiot.

Le laisser? OK, mais en même temps, si on s’accorde le droit de modifier la symbolique d’un élément à l’héritage aussi lourd, de privilégier certains de ses aspects plus lumineux au détriment de sa part très sombre, comment pouvons-nous éthiquement reprocher, par exemple, aux femmes qui portent le voile de le dire symbole d’émancipation et du néo-féminisme? On a beau savoir que c’est historiquement et sociologiquement tout le contraire, elles ont quand même le droit de défendre l’interprétation qu’elles en font. Bon, après il y a une question de mandat et d’honnêteté intellectuelle, cela va sans dire, mais sur le principe, ça se vaut. Car, il n’en reste pas moins que l’on exige d’elles qu’elles nous fassent confiance sur le bien-fondé de l’interprétation contemporaine que nous faisons de nos symboles, alors que nous ne sommes pas du tout prêts à avoir confiance en les leurs. Et comme la confiance est quelque chose qui se doit de marcher dans les deux sens — sans quoi ça s’appelle de la tyrannie ou de l’abus —, on peut légitimement penser qu’il doit bien y avoir une autre avenue à prendre pour réfléchir équitablement la question.

Concrètement, de quoi avons-nous besoin, en fait? D’un symbole qui rappellerait en un coup d’œil les fondements de notre histoire et tous ceux qui y ont pris part. Qui signifierait sans détour notre présence et notre pleine légitimité à tous, à l’Assemblée nationale, parce que ce qui s’y passe nous concerne tous. Maintenant, qu’est-ce qui pourrait symboliser le cœur de tous les Québécois, qu’il soit de souche ou du bout du monde? Un symbole qui ne serait pas à proprement parler à connotation religieuse, mais qui exprimerait une foi inébranlable en notre nation, en nos valeurs, en nos gens et en l’avenir. Un symbole vivant, prometteur et positif. Et puis, ça m’a frappé : Notre fleur de lys. Notre magnifique fleur de lys, bien sûr!

Qu’y a-t-il de plus québécois à nos propres yeux que la fleur de lys? Qu’y a-t-il de plus invitant, de plus unificateur, de plus pacifique et voluptueux que la fleur de lys? Elle nous rappelle sans effort la France, les grandes traversées, la grande idée d’une nation métisse, nos traditions, nos ancêtres, nos tragédies passées et nos victoires prochaines. Elle nous remémore 1967, notre ouverture sur le monde, nos valeurs humanistes, la jovialité naturelle de notre caractère national et toute notre vitalité. Elle stipule à elle seule qu’ici c’est la brillante diversité de nos gens qui fait la pureté de la race québécoise. À mes yeux, c’est le symbole de l’héritage qui a enfin fleuri et en qui chaque individu bienfaisant, dès lors qu’il se sent et se dit Québécois, qu’il soit originaire de Repentigny ou du Congo, peut se retrouver. En plus, je trouve que ça donnerait au décor le sacré coup de fraîcheur dont il a besoin.

Je sais pas pour vous, mais en tout cas moi je trouve que c’est une chouette idée.