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Bernard Landry 1937-2018: voir un ami quitter

Bernard Landry etAnnie-Soleil Proteau
Photo courtoisie

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Je devais avoir 19 ans. Je vous ai aperçu, sur le boulevard qui porte le nom de votre ami René Lévesque, et j’ai foncé vers vous. Je viens d’une famille de travailleurs, de fiers indépendantistes, et vous rencontrer représentait beaucoup. Devant votre prestance, j’ai prononcé une phrase, juste une, à la fois avec un aplomb et une candeur qui me font sourire à présent.

« Monsieur Landry ! Est-ce que je peux vous dire que je vous aime ? »

Dans un de vos si beaux éclats de rire, vous m’avez demandé mon nom. Et contre toute attente... vous vous en êtes souvenu. Quelques années plus tard, quand j’ai commencé à faire de la radio, vous m’avez reconnue, et vous avez téléphoné à Radio-Canada en me demandant. Puis vous m’avez rappelé ma phrase, mot à mot.

C’est comme ça qu’est née notre amitié. Je vous rejoignais parfois à l’UQAM après les cours que vous donniez. On allait dîner chez l’Italien. J’avais cent questions. Vous aviez cent réponses. Votre parcours était riche, vous aviez tant de choses à partager. Pourtant, votre intérêt restait sans cesse tourné vers les autres. Vous m’écoutiez avec une sensibilité rare. J’étais à mille lieues de votre érudition, de votre éloquence, de votre culture, mais ce que je pensais comptait pour vous.

Cette flamme si étincelante

Mardi, vous vous êtes envolé. Je n’ai pas de mots assez forts pour dire ma peine.

Il y a quelques jours, Pascal et moi nous vous avons visité chez vous, dans votre maison nommée Bonheur. Vos poumons fonctionnaient à peine. Vous, un homme si libre, n’aviez plus la liberté de respirer par vous-même.

On voyait la mort qui rôdait, mais vous l’avez bravée sur son échiquier en ne parlant que d’une chose : d’avenir. Toute votre vie, vous avez été un battant extraordinaire, un homme qui voyait de la lumière en toute chose.

Votre corps s’éteignait lentement, mais pas cette flamme si étincelante dans vos yeux quand vous regardiez Chantal. J’ai été chavirée par la force de votre amour, tellement visible quand elle vous a demandé de manger « pour [lui] faire plaisir, parce que toutes les minutes [étaient] précieuses ». Vous étiez magnifiques ensemble. Riches, l’un de l’autre.

Lorsqu’on s’est retrouvés seuls tous les deux, vous m’avez parlé de mes projets. Vous m’avez conseillée pour la suite. Ç’aurait dû être vous la priorité, mais vous aviez toujours cette générosité immense au cœur.

Je me souviendrai

J’ai gardé tous vos messages dans ma boîte vocale, qui commencent invariablement par ces mots : « Soleil, c’est ton ami intergénérationnel ! »

Je me souviendrai que vous étiez le seul à m’appeler uniquement Soleil, en gage de notre amitié indéfectible.

Je me souviendrai de votre humour vif et de votre langage multicolore, détonnant et si attachant.

Je me souviendrai que vous aviez la larme à l’œil en pensant aux plus démunis, et que vous avez lutté pour eux.

Je me souviendrai que, quelle que soit la bataille à mener, on peut faire de grandes choses et que c’est à nous d’agir.

Je me souviendrai que vous n’avez jamais abandonné.

Vous vous êtes passionné pour les plus grands qui ont fait l’Histoire. J’espère que vous saviez que vous étiez de leur trempe.

Vous avez gardé le Québec et son monde dans votre cœur jusqu’à la toute fin. Je vous garderai dans mon cœur aussi. Pour l’éternité.

Merci, mon fidèle ami. Pour tout.

Dans chaque drapeau du Québec qui se déploiera, c’est votre vent que je verrai souffler.

Bernard... Est-ce que je peux vous redire que je vous aime ?

Soleil

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Annie-Soleil Proteau est animatrice télé et radio