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La santé du cœur et les autobus à deux étages

La santé du cœur et les autobus à deux étages
Photo Adobe Stock

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Je vais vous faire une confidence : Londres est une de mes grandes villes préférées. J’adore y marcher pendant des heures et découvrir ses immenses parcs, ses activités culturelles, son milieu universitaire effervescent et ses sociétés scientifiques qui ont façonné l’histoire. Que de choses à voir et à faire !

Même ceux d’entre nous qui n’ont pas eu la chance d’y mettre les pieds sont familiers avec ses symboles souvent mis en évidence dans les films de James Bond : l’horloge Big Ben, l’abbaye de Westminster, le Parlement, les Beefeaters, les cabines téléphoniques rouges (maintenant pratiquement inutiles avec l’arrivée massive des cellulaires) et les taxis anglais avec leurs sympathiques chauffeurs.

Une autre image londonienne qui nous vient à l’esprit est celle des fameux autobus à deux étages qui sillonnent la ville.

Vous serez peut-être étonnés d’apprendre que ces fameux véhicules sont à l’origine des premières données scientifiques robustes sur la relation entre l’activité physique et la santé du cœur.

Une idée géniale

En effet, en 1953, un médecin épidémiologiste du London School of Hygiene and Tropical Medicine, le Dr Jeremy Morris, a eu l’idée de comparer le taux d’infarctus du myocarde (crise cardiaque) des chauffeurs de ces autobus (qui étaient donc assis et sédentaires durant leur quart de travail) avec celui des vérificateurs de billets (qui passaient leur journée de travail à monter et à descendre les escaliers de ces véhicules).

L’idée était fort simple, mais géniale. En procédant de cette façon, le Dr Morris avait accès à une grande cohorte de travailleurs de même niveau socioéconomique, qui œuvraient dans les mêmes environnements, tout en différant considérablement dans leur niveau d’activité physique.

Ainsi, par l’intermédiaire d’une étude publiée dans la célèbre revue médicale The Lancet, le Dr Morris a été le premier, en 1953, à montrer que les percepteurs de billets présentaient des taux d’infarctus du myocarde plus faibles que ceux des chauffeurs sédentaires.

Reflets de l’époque, ces résultats avaient été reçus avec beaucoup de scepticisme, car on croyait alors que l’activité physique régulière induisait une fatigue du cœur et le fragilisait, notion qui s’est évidemment révélée inexacte.

Un pionnier

Ainsi, le Dr Morris est considéré par les spécialistes de la prévention cardiovasculaire comme le pionnier dans le domaine.

Ses résultats ont été par la suite corroborés par ceux du Dr Ralph Paffenbarger de l’Université de Stanford qui a, entre autres, rapporté les bénéfices de l’activité physique régulière dans la cohorte des anciens étudiants de l’Université Harvard.

Comme c’est souvent le cas en science (et ceci est un beau privilège), ces deux pionniers se sont liés d’amitié, et j’ai eu le grand bonheur de connaître ces personnes remarquables au tout début de ma carrière.

L’histoire sur Jeremy Morris et les autobus londoniens ne s’arrête pas là. En effet, puisque la ville de Londres fournissait les uniformes aux employés, le Dr Morris a même pu comparer la taille de pantalon des chauffeurs sédentaires à celle des percepteurs de billets actifs.

Sans surprise cette fois, il rapporta dans un deuxième article, également publié dans The Lancet, en 1956, que le pourcentage des chauffeurs qui avaient une taille de pantalon supérieure à 36 pouces était deux fois plus élevé par rapport aux percepteurs physiquement actifs.

Il est d’ailleurs stupéfiant de constater, en lisant la discussion de l’article, que le Dr Morris soulevait déjà la possibilité que le tour de taille plus élevé des chauffeurs pouvait expliquer leur taux d’infarctus plus élevé.

C’est tout à fait remarquable, et même renversant, de penser que dans les années 50, grâce aux autobus londoniens, un médecin anglais avait déjà observé un lien entre la sédentarité, l’obésité abdominale et l’infarctus du myocarde.

Soixante ans plus tard, nos outils modernes confirment ces observations magistrales !

Ainsi, nos résultats obtenus à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec indiquent qu’un des mécanismes par lequel l’activité physique régulière protège contre les maladies du cœur est le fait que l’exercice protège contre l’accumulation de graisse abdominale, si dangereuse pour la santé (ou fait fondre la graisse abdominale si vous êtes sédentaire et que vous vous mettez à l’exercice régulier).

Bravo, Docteur Morris, vous aurez toujours toute mon admiration !


► Jean-Pierre Després est professeur au Département de kinésiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Il est également directeur de la recherche en cardiologie à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. Depuis 2015, il est directeur de la science et de l’innovation à l’Alliance santé Québec.