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De Copenhague à Longueuil

Laurence Fournier-Beaudry a dû renoncer aux JO de Pyeongchang après s’être vue refuser la citoyenneté du Danemark

SPO-DÉVOILEMENT DE L’AMBASSADRICE DES INTERNATIONAUX DE PATIN
Photo Agence QMI, Sébastien St-Jean Le passeport canadien promis en 2020 à son partenaire Nikolaj Sorensen pourrait permettre à Laurence Fournier-Beaudry de participer enfin aux Jeux olympiques de 2022.

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Inflexible, le Danemark a refusé la demande de citoyenneté de Laurence Fournier-Beaudry, les privant, elle et son conjoint, de participer aux derniers Jeux olympiques. Puisque c’est ainsi, la solution se trouve à l’inverse : le passeport canadien promis en 2020 à son partenaire Nikolaj Sorensen leur donne espoir de se reprendre aux Jeux de Pékin.

Le patinage artistique canadien, riche en récits dramatiques, nous livre maintenant une histoire que deux amoureux tissent ensemble depuis six ans entre Copenhague et Longueuil. Après une abstention obligatoire d’une année de toute compétition internationale, leur sacrifice imposé se terminera au lendemain des championnats canadiens au Nouveau-Brunswick, le 21 janvier prochain.

À partir de ce jour, ce couple spécialiste de la danse, qui s’était qualifié pour les Jeux de Pyeongchang sans pouvoir y participer, abandonnera définitivement le drapeau du Danemark pour celui du Canada. Un top 3 aux championnats nationaux les conduirait aux mondiaux au Japon, en mars, et signifierait leur entrée officielle dans l’équipe canadienne.

« Quand on va se présenter sur la glace pour la première fois, ça va me faire bizarre d’entendre “Compétitionnant pour le Canada”. Mais dans le fond, je suis devenu quasiment autant Canadien que Danois », avoue l’homme de 29 ans avec un français pratiquement impeccable.

Une réflexion

Le 21 janvier 2019 rappellera, jour pour jour, une année depuis l’issue des derniers championnats européens de patinage artistique à Moscou, où le duo avait terminé neuvième. À ce moment, l’imminence des Jeux de Pyeongchang avait déclenché une réflexion chez eux.

Devraient-ils couper les liens avec le Danemark et opter pour le Canada, où la citoyenneté assurée de Nikolaj ne compromettrait plus une éventuelle qualification olympique ? Si oui, il fallait alors accepter la « pénalité » d’une année en retrait des compétitions internationales, une règle dictée par l’International Skating Union (ISU) aux patineurs désireux de défendre les intérêts d’un autre pays.

« On s’est posé des questions. Est-ce qu’on veut patiner encore longtemps ? Est-ce qu’on s’arrête ? On a parlé avec la fédération du Danemark qui nous avait toujours supportés et qui a toujours voulu le meilleur pour nous. Elle nous a dit : on comprend votre problème et on ne se mettra jamais dans votre chemin », raconte Nikolaj.

« C’était une grosse décision à prendre », ajoute la patineuse résidente de l’arrondissement de Greenfield Park.

Aucun compromis au Danemark

Selon les règlements de l’ISU, un couple est autorisé à porter les couleurs d’un pays même si un seul des deux membres en détient la citoyenneté. La mesure s’applique à n’importe quelle compétition internationale, sauf aux Jeux olympiques où deux passeports d’une même nation sont requis.

C’est comme ça que Laurence, qui avait accepté en 2012 l’offre de s’allier à ce patineur danois débarqué à Montréal deux ans plus tôt, a pu se construire une carrière internationale. Dans l’ombre des Canadiens Tessa Virtue et Scott Moir qui écumaient les grandes patinoires de la planète, le Danemark lui a servi de refuge pour exploiter son talent dans l’industrie de la danse sur glace.

À leur quatrième participation à des championnats du monde en 2017, leur 13e position a fait du Danemark le septième meilleur pays du concours. Du coup, ils venaient d’obtenir leur qualification pour les Jeux de Pyeongchang.

Leur bonheur s’est toutefois transformé en frustration. Malgré plusieurs représentations devant les autorités du pays, ce fut peine perdue. Cet état d’Europe du Nord n’accorde pas de nationalité comme un café qu’on commande à l’auto. Pas davantage à deux patineurs de calibre olympique qui vivent et s’entraînent à Montréal à l’école réputée de Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon.

« Même si vous êtes mariés, mais que vous ne vous entraînez pas et que vous ne vivez pas au Danemark durant au moins sept ans, il n’y a aucune exception. Ça va jusqu’à 10 ans lorsque vous n’êtes pas mariés », explique le natif de Copenhague, qui connaît chaque virgule de la loi tellement il l’a parcourue.

Le Canada, un choix naturel

C’était donc foutu pour les Jeux de 2018, idem pour ceux de 2022. Tout naturellement, le Canada devient la solution pour espérer vivre leur rêve olympique, même si l’attachement de Laurence pour le pays scandinave de son chéri aurait justifié de le représenter sous les cinq anneaux.

« J’aurais aimé ça. Mais entre compétitionner aux Jeux olympiques pour le Canada ou pour le Danemark, disons maintenant que je suis contente de la décision qu’on a prise. Je me rends compte que c’est le fun de représenter mon propre pays. La fédération canadienne a eu les bras ouverts pour nous. C’est une transition naturelle », estime-t-elle.

Les images d’un Centre Bell les acclamant lors des championnats mondiaux à Montréal, en mars 2020, pourraient renforcer ce sentiment d’appartenance...

Charmé par l’identité québécoise

Nikolaj Sorensen se souvient de la réalité qu’il avait exposée à Laurence Fournier-Beaudry, en 2012, lorsqu’il l’avait invitée à faire carrière avec lui. « Je sais que nous ne pourrons pas participer aux Jeux olympiques ensemble parce qu’il sera impossible pour toi d’obtenir la citoyenneté danoise. Est-ce que ça te tente quand même ? » Six ans plus tard, leur rêve renaît en tant que Canadiens.
Photo Agence QMI, Sébastien St-Jean
Nikolaj Sorensen se souvient de la réalité qu’il avait exposée à Laurence Fournier-Beaudry, en 2012, lorsqu’il l’avait invitée à faire carrière avec lui. « Je sais que nous ne pourrons pas participer aux Jeux olympiques ensemble parce qu’il sera impossible pour toi d’obtenir la citoyenneté danoise. Est-ce que ça te tente quand même ? » Six ans plus tard, leur rêve renaît en tant que Canadiens.

Nikolaj Sorensen est débarqué à Montréal en décembre 2010 à l’âge de 21 ans pour y faire carrière en patinage artistique. Le Canada n’aura pas à se soucier de son sentiment d’appartenance quand il lui accordera sa citoyenneté en août 2020.

Le Québec encore moins !

« Quand je suis arrivé au début, c’était pour la raison un peu égoïste de patiner. Mais j’ai trouvé beau, de plus en plus, à découvrir que le Québec est une petite société en Amérique du Nord, une enclave, une unité où on parle français », observe le Danois d’origine, qui détient maintenant le statut de résident permanent canadien.

« C’est dommage de voir que des immigrants arrivent ici et, non seulement ne veulent pas se mettre au français, mais on dirait qu’ils résistent. Je sais que ça provoque un débat, mais on parle français ici. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Moi, à mon arrivée, j’ai vraiment apprécié qu’il y ait une langue unique. J’ai trouvé ça cool, un peu comme au Danemark, où on parle danois. »

On se fait un hygge ?

Après six années de relations avec le Danemark, tantôt dans la famille de son conjoint, tantôt grâce à son appartenance à la fédération nationale de patinage, Laurence Fournier-Beaudry arrive maintenant à saisir le sens d’une conversation dans cette langue unique au monde. Elle a notamment appris un mot qui ne se traduit dans aucune autre langue : hygge. Faire le hygge (prononcer « ugge ») est une valeur typiquement danoise, par laquelle toute activité intérieure ou extérieure devient un prétexte pour se rappeler le plaisir d’être ensemble. Par une soirée en famille au salon ou une simple sortie au parc, le hygge procure un sentiment de bien-être aux habitants de ce pays soumis aux rigueurs de leur climat.

« C’est quelque chose de réconfortant. C’est de comprendre que le temps passe tellement vite qu’il faut se dire qu’on est content d’avoir ce qu’on a. Ce n’est rien de formel. C’est seulement une activité pour prendre du temps et pour apprécier la vie », résume la Québécoise, qui a déjà assimilé la tradition.

Rivalité interne

Ce nouveau duo de classe internationale dans le paysage canadien rehaussera le débat parmi les couples de danse sur glace de l’équipe nationale. Malgré la retraite des doubles champions olympiques Tessa Virtue et Scott Moir, une relève de taille est assurée avec les Ontariens Kaitlyn Weaver/Andrew Poge et Piper Gilles/Paul Poirier, qui ont pris respectivement les septième et huitième rangs aux Jeux de Pyeongchang.

Plus près d’eux, il y a aussi la Québécoise Carolane Soucisse et son partenaire Shane Firus, qu’ils côtoient quotidiennement à la même école des entraîneurs Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon au complexe Gadbois de Montréal.

« Carolane et Shane sont au courant de notre démarche depuis longtemps et notre relation a toujours été bonne avec eux. Ça ne changera pas. De toute façon, on n’arrive pas ici en disant que nous sommes les meilleurs. Nikolaj et moi, nous ne sommes pas des gens comme ça », affirme Fournier-Beaudry.

Retour à la source

Il leur est défendu de se produire dans un concours international jusqu’en janvier prochain, mais rien n’empêche le couple néo-canadien de débarquer dans des compétitions québécoises et canadiennes pour retrouver ses repères. Si le Défi Patinage Canada à Edmonton, du 28 novembre au 2 décembre, deviendra un passage obligé pour se qualifier pour les championnats canadiens, leur présence au championnat québécois à Gatineau, la semaine dernière, servait à se défaire de la rouille et à réapprivoiser le stress propre à une compétition.