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Plus de profs passent du Québec à l’Ontario

Plus de profs passent du Québec à l’Ontario
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De plus en plus de profs passent du Québec à l’Ontario et la promesse du gouvernement Legault de hausser le salaire des diplômés n’y changera pas grand-chose, selon des étudiants en enseignement.

« Aller en Ontario, ç’a toujours été dans mes plans », dit Gabrielle Fortin, 27 ans, native de Québec.

« J’ai l’impression que du côté québécois, il y a beaucoup de profs qui sont en mode survie [...] Des élèves sont laissés à eux-mêmes », dit celle qui terminera bientôt ses études en enseignement des maths au secondaire.

Depuis quatre ans, l’Ordre des enseignants de l’Ontario remarque que le nombre de nouveaux membres qui ont été formés au Québec est en hausse (voir le tableau ci-dessous).

Remi Brun Del Re, 26 ans, terminera son baccalauréat en enseignement à l’UQO cette année. Il hésite entre poursuivre ses études à la maîtrise et aller enseigner le français ou l’histoire dans les écoles secondaires de l’Ontario.
Photo Christopher Nardi
Remi Brun Del Re, 26 ans, terminera son baccalauréat en enseignement à l’UQO cette année. Il hésite entre poursuivre ses études à la maîtrise et aller enseigner le français ou l’histoire dans les écoles secondaires de l’Ontario.

Le nombre total d’enseignants québécois en Ontario est toutefois en baisse, mais plusieurs soupçonnent que cette tendance est due aux départs à la retraite puisque le nombre total de membres de l’Ordre est aussi en baisse.

Le Journal a discuté avec six étudiants de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), située à quelques kilomètres de l’Ontario. Cinq songent à commencer leur carrière dans les écoles francophones de la province voisine.

Jusqu’à 100 000 $

Le salaire compétitif qu’offre l’Ontario est la principale raison mentionnée par les étudiants. C’est aussi celle qu’évoquent les enseignants québécois qui ont déjà fait le saut.

En fin de carrière, un prof peut même y gagner près de 100 000 $ par année (voir le tableau ci-dessous).

« Le salaire, c’est incomparable », s’exclame David Laroche, 43 ans, qui entame sa huitième année d’enseignement à Woodstock, dans le sud-ouest de l’Ontario. Et le coût de la vie n’y est pas plus élevé qu’au Québec, estime-t-il.

Pendant ce temps, les profs québécois sont les moins bien payés au Canada, selon les chiffres de Statistique Canada.

Depuis son élection, le gouvernement Legault a réitéré son intention de hausser le salaire des profs en début de carrière de 8000 $ en supprimant les six premiers échelons de la grille.

Pas que l’argent

Mais plusieurs étudiants et enseignants doutent que cette augmentation soit suffisante pour retenir les futurs profs ou inciter les exilés à revenir au bercail.

« Ce qui m’intéresse, c’est le dernier échelon. Il faut voir à long terme », dit l’étudiant en 4e année Remi Brun Del Re, 26 ans. La grille ontarienne est d’autant plus alléchante pour lui, qui cumulera deux baccalauréats.

Reste que l’argent est loin d’être leur seule motivation.

Le climat actuel dans les écoles québécoises et le grand soutien dont bénéficient les profs ontariens jouent aussi (voir autre texte ci-dessous).

« Ce n’est pas une mauvaise nouvelle [cette promesse], mais notre profession mérite d’être mieux valorisée », dit l’étudiante Khadidja Titus-Ablina, 28 ans, qui compte elle aussi enseigner en Ontario.

 

SALAIRE ANNUEL DES ENSEIGNANTS

Années d’expérience Au Québec Au Québec après la réforme promise par Legault En Ontario (Pour un enseignant qui a le maximum de qualification possible)
En sortant de l’université 44 985 $ 53 134 $ 56 601 $
1 46 896 $ 55 394 $ 60 191 $
2 48 890 $ 57 748 $ 63 994 $
3 50 967 $ 60 203 $ 67 804 $
4 53 134 $ 62 764 $ 71 775 $
5 55 394 $ 65 432 $ 75 692 $
6 57 748 $ 68 211 $ 79 662 $
7 60 203 $ 71 112 $ 83 625 $
8 62 764 $ 74 135 $ 87 642 $
9 65 432 $ 77 284 $ 91 643 $
10 68 211 $ 80 572 $ 98 936 $
11 71 112 $ 80 572 $ 98 936 $
12 74 135 $ 80 572 $ 98 936 $
13 77 284 $ 80 572 $ 98 936 $
Fin de carrière 80 572 $ 80 572 $ 98 936 $

Sources : ministère de l’Éducation du Québec, ministère de l’Éducation de l’Ontario.

 

Nouveaux membres formés au Québec inscrits à l’ordre de l’Ontario

  • 2017 : 158
  • 2016 : 146
  • 2015 : 126
  • 2014 : 126
  • 2013 : 113
  • 2012 : 118

Source : Ordre des enseignants de l’Ontario

 

Ils ont plus de choix grâce à la pénurie

La pénurie de personnel qui sévit des deux côtés de la frontière fait en sorte que les enseignants osent davantage magasiner leur province, leur commission scolaire et leur école, selon plusieurs observateurs.

« Je vois des enseignantes du primaire et du secondaire qui démissionnent de leur commission scolaire pour aller dans une autre. Parce qu’elles peuvent se le permettre », dit Suzanne Tremblay, présidente du Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais.

Moins de précarité

Il fut un temps où les nouveaux profs devaient croupir dans la précarité pendant des années avant d’avoir un poste.

C’est ce qui a convaincu Bruno Arsenault et sa conjointe, tous deux enseignants, à quitter la province il y a trois ans. Ils ont enseigné pendant 12 ans dans une école privée de la Côte-Nord, jusqu’à ce qu’elle ferme ses portes.

« Il aurait fallu recommencer au bas de l’échelle [ailleurs au Québec], cumuler les suppléances et les petits contrats », raconte l’homme de 37 ans. Ils se sont donc exilés en Ontario et ne le regrettent pas du tout, dit-il.

Mais ce genre de situation risque de devenir de plus en plus rare puisque les écoles s’arrachent maintenant les enseignants. « Les commissions scolaires viennent les chercher alors qu’ils sont encore étudiants en 4e ou même en 3e année », remarque Mylène Leroux, professeure à l’UQO.

Croissance francophone

Les écoles francophones de l’Ontario connaissent elles aussi une pénurie, ce qui les pousse à multiplier les campagnes de recrutement au Québec.

Par exemple, le Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario a connu une croissance fulgurante de son nombre d’élèves entre 2014 et 2018, passant de 10 000 à 16 000, indique le directeur des ressources humaines François Laperle.

« Il y a un engouement pour notre réseau », explique à son tour Jean-François L’Heureux de l’Association des conseils scolaires des écoles publiques de l’Ontario, qui réunit les 450 écoles de langue française.

Cette croissance s’explique par l’immigration, que ce soit des enfants francophones venant du Maghreb, du Liban ou d’Afrique, illustre M. L’Heureux.

De plus, les parents des communautés franco-ontariennes tiennent au français, quitte à ce que leurs enfants fassent 30 minutes d’autobus scolaire, illustre-t-il.

LES EXILÉS NE VEULENT PAS REVENIR

Meilleur accompagnement, collègues de bonne humeur, enfants courtois... les enseignants québécois qui travaillent en Ontario n’ont pas l’intention de revenir dans les écoles de la Belle Province.

« Jamais je ne retournerai dans le système public québécois », dit René-Paul Lafrance, 42 ans, qui vient de faire le saut en Ontario.

« Il y a tellement de décisions douteuses qui sont prises par les directions d’école », dit-il. Diplomation à tout prix sans égard aux besoins des jeunes, lourdeur administrative, tout cela joue sur le moral des troupes.

Mieux outillés

« Ici [en Ontario], la direction t’appuie, tu te sens écouté, considéré », a-t-il remarqué après quelques semaines dans une école francophone.

Les profs interrogés se sentent aussi mieux accompagnés et outillés. Plusieurs ont même accès à un enseignant qui est libéré pour appuyer ses collègues.

Jusqu’à récemment, Mariève Gagnon, 40 ans, était dégagée la moitié du temps pour coacher ses collègues dans son école de London.

« J’ai l’impression que les gens sont contents d’être là. Que les enfants sont plus respectueux. »

« Ça, c’est merveilleux », dit Mylène Leroux, professeure à l’UQO. Car pendant ce temps, le milieu de l’éducation québécois attend depuis des années que le ministère envoie des lignes directrices pour mieux soutenir les profs, qui sont nombreux à décrocher en début de carrière, rappelle-t-elle.

Reste que l'accompagnement des profs progresse aussi au Québec, où bon nombre de jeunes enseignants bénéficient notamment de mentorat au gré des initiatives des commissions scolaires, souligne Mme Leroux. 

Nuances

En revanche, plusieurs avouent s’ennuyer parfois de leur famille en raison de la distance. « Ça me prend 13 heures pour aller les voir au Saguenay–Lac-Saint-Jean », illustre Mme Gagnon.

De plus, la réalité ontarienne n’est pas toute rose : le nombre d’heures travaillées n’est pas moins grand, remarquent plusieurs profs.

Et les enseignants y sont encore plus encadrés et surveillés par leur direction, qui leur présente des objectifs chiffrés de réussite des élèves, remarque David Laroche. « Mais jusqu’à maintenant, l’Ontario continue d’être gagnant. »

Mme Leroux observe d'ailleurs que le choix de l'Ontario reste marginal chez ses étudiants. Les universités québécoises les forment pour enseigner en contexte québécois et faire le saut demande donc des adaptations, explique-t-elle.