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L’amour fou de la Corriveau

<b><i>Poupée de rouille</b></i><br />
David Ménard<br />
L’Interligne, 144 pages.
Photo courtoisie Poupée de rouille
David Ménard
L’Interligne, 144 pages.

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On croyait tout savoir de la Corriveau, histoire vraie qui a pris rang de légende au Québec. Mais David Ménard en donne une nouvelle version, ardemment amoureuse.

En 1763, aux débuts de la Conquête, Marie-Josephte Corriveau est condamnée à mort pour avoir tué son deuxième mari, Louis-Étienne Dodier. Ce qui frappera davantage les esprits, c’est que les autorités anglaises ordonneront que son corps soit mis dans une cage de fer suspendue à un carrefour fréquenté de Québec. Il y restera pendant plus d’un mois.

La légende venait de naître ; au gré du temps, la Corriveau passera de la sorcière à la sacrifiée des Anglais, jusqu’à la victime des hommes. Philippe Aubert de Gaspé, Louis Fréchette, Anne Hébert, Gilles Vigneault, Victor Lévy-Beaulieu et tant d’autres en parleront et elle inspirera contes, films, chansons...

Conte poétique

David Ménard, lui, en fait une femme éperdue d’amour dans ce qu’il qualifie lui-même de conte poétique. C’est un magnifique choix pour une histoire envoûtante.

Ici, c’est la voix de la Corriveau que l’on entend. Elle est au fond de son cachot et s’adresse à son cher Dodier, « mon amour, ma vie » alors qu’elle est « condamnée à mourir pendue et enchaînée / parce que toutes les histoires ont leurs mensonges ».

Elle se rappelle son premier veuvage, d’un homme qui fut pour elle « un semblant d’époux », puis la rencontre quelque temps plus tard avec Dodier : « de tisser une constellation avec toi, j’ai tout de suite eu envie ».

C’est un amour fulgurant, lumineux, que Ménard raconte bellement. Mais il a sa part d’ombre : une Voix qui pourchasse Dodier et qui le rend fou.

D’abord inoffensive, la folie va monter. Dodier délire, se fait menaçant, bat Marie-Josephte. Et il finit par la supplier « d’assassiner la folie en [lui] en m’inscrivant le mot Dieu sur le front ».

Dans son récit, David Ménard reprend aussi la figure du père de la Corriveau, qui avait mis en garde sa fille contre les excès de Dodier et qui s’est d’abord accusé du crime. Mais un confesseur lui extirpera la vérité, au prétexte qu’ainsi sa « petite » n’irait pas en enfer puisqu’elle expiera ici-bas.

Il y a aussi Isabelle, la cousine accusée de parjure tant sa version des faits changera au procès. De celle-ci, l’auteur fait une partenaire du couple dans une sorte de trio amoureux boiteux. Isabelle devient un personnage sombre qui causera la perte de Marie-Josephte.

Pourtant, il n’y aura pas soif de vengeance ; la Corriveau est ailleurs. Ne dit-elle pas à Dodier, dès l’ouverture du conte : « ma cage m’attend, grinçant d’amour ». De là, « je t’enverrai des baisers de fer ».

Toute cette poésie nous arrache à l’injustice et à la cruauté, mais puisque conte il y a, on suit aussi le déroulement de l’histoire sans se perdre sous la beauté des mots.

Ça donne un récit d’une profonde humanité et d’une grande envolée.