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Peut-on infléchir les gouvernements à coup de pactes, de pétitions et de manifestations?

Amanda Simard et Dominic Champagne
Montage ML Amanda Simard et Dominic Champagne

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Est-il possible en notre époque cynique et hyperindividualiste d’infléchir les gouvernements par des manifestations, des pactes et des pétitions?

Quelques milliers de gens se massent devant l’hôtel de ville d’Ottawa afin de manifester contre les compressions du premier ministre conservateur Doug Ford dans les services francophones en Ontario.

C’est le samedi 1er décembre et les médias francophones – Radio-Canada en tête – font une place de choix à ces manifestations. La radio de Radio-Canada en Outaouais sera en mode «émission spéciale», avec des journalistes aux quatre coins de l’Ontario; on a mis le paquet.

Selon les différentes estimations, ces manifestations auraient attiré entre 12 000 et 14 000 personnes. Dans l’ensemble de la province. En cours de manif, le compte twitter #ONfr, une référence pour se tenir au courant de l’actualité franco-ontarienne, annonçait «une foule massive et extrêmement nombreuse devant l’hôtel de ville d’Ottawa».

Aussi, les organisateurs de l’événement parlent de la «plus importante manifestation de l’histoire franco-ontarienne».

Pourtant, une amie à moi très impliquée au sein de cette collectivité s’est dite un peu inquiète. «Quels sont les paramètres de réussite d’une telle manifestation? se demande-t-elle. Quelques centaines de personnes devant le bureau de comté de Doug Ford? Quinze mille personnes à quatre ans des prochaines élections?»

Celle-ci m’explique ensuite que la réponse de Doug Ford à ces manifestations, un communiqué laconique en anglais seulement qui ne fait que reprendre les mesures annoncées quelques jours plus tôt pour calmer la grogne, ne laisse pas entrevoir un politicien très inquiet par la pression populaire.

Pour l’heure, Doug Ford se cantonne dans ses positions. La seule députée franco-ontarienne de son caucus, la charismatique Amanda Simard, a claqué la porte. Réaction de Ford et de son entourage? Des attaques virulentes contre l’élue de Glengary-Prescott-Russell. Ceux qui ont écouté un peu les médias locaux savent que les réactions dans son propre comté sont plutôt mitigées.

Bref, il faudra attendre encore un peu avant de savoir si ces manifestations et le mouvement de «résistance» peuvent faire plier l’idéologue Doug Ford.

Manifester à l’ère du cynisme

Permettez-moi de faire le lien avec le «Pacte pour la transition» énergétique. Voilà aussi une cause qui a récolté nombre d’appuis au sein des très influentes sphères politique, artistique et médiatique. Les instigateurs du Pacte misent toujours sur la force du nombre afin de faire «bouger le gouvernement» de François Legault.

Le metteur en scène Dominic Champagne et ses comparses ont avancé le chiffre, ambitieux, du million de signatures comme levier puissant, comme argument massue de légitimité populaire.

Au moment d’écrire ces lignes, un peu plus de 248 000 personnes ont signé le Pacte. Un nombre intéressant qui rappelle la pétition très populaire de 2011 qui en appelait à la démission de Jean Charest. On est dans les mêmes eaux.

C’est intéressant, c’est un mouvement qui mérite attention. Indiscutablement, des officines gouvernementales, on y jette un coup d’œil. Sans compter que de cette mobilisation s’est aussi tenue une manifestation de quelques dizaines de milliers de personnes le 10 novembre dernier. Manifestation à laquelle ont participé quelques élus caquistes.

Cela s’est-il traduit par des engagements concrets lors du récent discours inaugural de la CAQ? Pas vraiment. Vrai, le PM Legault a mentionné les termes «urgences climatiques», mais soyons sérieux, c’est bien mince. Le gouvernement caquiste a reçu les doléances des militants environnementaux de manière polie... et s’est ensuite positionné résolument du côté des affairistes!

Viser le processus électoral

Et si le meilleur gage d’action, de gouvernance, qui est en adéquation avec les causes qui tiennent à cœur à la population, passait plutôt par l’infléchissement du processus électoral?

Je sais, je sais, ce que je vais écrire ici paraîtra radical, mais imaginez un instant que pour faire avancer la cause environnementale, on se bat bec et ongles pour que des environnementalistes soient au pouvoir! Pour l’élection de représentants dont c’est aussi le cheval de bataille?

Duh!

Et pourtant, je le répète, si des centaines d’artistes, d’acteurs sociaux de tous les milieux avaient milité PENDANT la campagne électorale afin de bloquer la voie de députés dont on savait DÉJÀ qu’ils ne seraient pas des sympathisants de la cause environnementale, l’impact aurait été beaucoup plus grand.

N’oublions pas que tous s’entendent pour dire qu’il y a urgence, que la situation climatique est critique. En ce sens, lancer le Pacte après l’élection, pour quatre ans, du seul parti qui n’avait même pas cru bon de présenter un plan en environnement, voilà une action en fort décalage par rapport à la situation qu’elle veut adresser, pour laquelle on veut mobiliser.

Mais cela supposait de se mettre à dos, peut-être, d’importants actants économiques; cela aurait pu se traduire par la perte de leviers financiers pour ceux qui, sur la place publique, auraient choisi la militance environnementale et sociale.

Que ce soit pour la défense des services et des droits des minorités francophones au Canada (et en passant, la francophonie au Québec aurait besoin aussi qu’on la soutienne, qu’on milite pour elle, qu’on s’y investisse) ou pour l’environnement (et ici encore plus), le temps presse. Ceux qui défendent ces causes n’ont plus le luxe des pleins mandats de gouvernements qui agiront contre les intérêts de ces dossiers.

Je veux bien qu’on me vante la résilience des collectivités francophones hors Québec, mais batinse!!!, au cours des derniers mois, le Nouveau-Brunswick a basculé aux mains d’un PM ouvertement anti-bilinguisme (fondateur dans le passé d’un parti politique anti-dualité linguistique), l’Ontario sabre allègrement dans les services aux francophones, le Manitoba vient de supprimer la moitié de son service de traduction...

J’ai écrit, il y a quelques jours, que si le gouvernement Ford a fait le choix de viser les services francophones, c’est qu’il avait fait le calcul que le prix politique à payer pour ces coupes serait minimal.

Il est vrai que la mobilisation des Franco-ontariens est inspirante, surtout vue de la lorgnette des francophones du Québec, du Canada. Mais oublie-t-on que si Doug Ford est au pouvoir, c’est qu’il y a assez de gens pour l’y conduire? Sur la question des services francophones, Ford sait très bien qu’il compte des appuis. Pour certains, cette question est peu importante. Pour d’autres, n’en doutez pas, couper les services francophones n’est pas une si mauvaise chose...

Idem en ce qui concerne François Legault. N’oublions pas que 1,5 million de Québécois se sont déplacés aux urnes afin de lui confier le pouvoir, de manière majoritaire. On peut pester contre notre mode de scrutin (je suis de ceux-là), mais c’est la réalité. C’était chose connue que la CAQ ne faisait pas de l’environnement un de ses chevaux de bataille.

Ne sous-estimons pas le nombre de gens pour qui la question de «l’urgence climatique» n’est pas si importante que ça. Vous savez, on travaille tellement fort, partout, à coup de pubs incessantes, sur toutes les plateformes imaginables, afin de leur vendre des gros chars, des voyages... afin de leur vendre, point! Tout le temps. Toujours plus.

Essayez de jaser décroissance pour le fun. Je veux dire en dehors du cercle des convaincus. Vous allez passer pour un martien.

D’ailleurs, au sein même des médias où les plus ardents défenseurs du Pacte signent leurs plus beaux textes, vous n’aurez aucune difficulté à trouver, quelques pouces plus loin, une belle grosse pub du dernier VUS rutilant, pub sans laquelle il est bien difficile de continuer à publier lesdits textes.