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Le démocrate doit être modeste

Le démocrate doit être modeste
Photo Jean-Francois Desgagnés

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Lancée par le collègue de TVA Alain Laforest, la question piège « est-il plus facile de critiquer ou de gouverner ? » a semblé embêter un très court instant Geneviève Guilbault, hier, au bilan de session du gouvernement Legault.

Avec aplomb, la vice-première ministre a rapidement répondu : « C’est différent, mais c’est plus agréable de gouverner ».

Puis, elle a ajouté : « Je pense que tout le monde vient en politique avec l’espoir sincère de faire avancer et d’améliorer les choses [...] et les leviers sont certainement plus intéressants et plus directs quand on est dans le gouvernement que dans l’opposition ».

Ces dernières années, il faut le dire, les porte-paroles de la CAQ s’en donnaient à cœur joie face au gouvernement usé de Philippe Couillard et des libéraux, au pouvoir depuis 2003, à part la parenthèse Marois.

Certains jours, à la période de questions, on aurait dit des hyènes autour d’une grosse bête éventrée.

On se souvient par exemple du député de La Peltrie, Éric Caire, déchaîné, qui coupait la tête — métaphoriquement — aux ministres. Il a d’ailleurs admis au micro de Jonathan Trudeau à Qub, récemment : « Je pense que je me débrouillais pas pire [en chialage] et je vais essayer d’être aussi bon dans la décision que dans le chialage ».

L’art est difficile

Même si le gouvernement n’est en place que depuis le 18 octobre, même si la session qui se termine a été microscopique (huit jours de travaux seulement), on voit que la devise « la critique est aisée, mais l’art est difficile » se vérifie.

Théoriquement, tout est simple : on critique, on formule une proposition attrayante ; on prend le pouvoir et on applique ladite proposition.

En réalité, l’élu a beau avoir les « leviers » dans les mains, les utiliser, tout, dans nos « démocraties d’opinion », est discuté, critiqué et rediscuté constamment.

Pour le mieux, évidemment. Mais pour les gens au pouvoir qui s’imaginent avoir reçu un mandat et le pouvoir d’agir, de mettre en place leur programme, ça peut être déconcertant. Moins « agréable », pour reprendre le mot de Guilbault.

Critiques

Les trois projets de loi déposés se buteront à de multiples critiques. Certaines « aisées », mais plusieurs d’ordre scientifique. Elles méritent d’être prises en compte.

  • La baisse des taxes scolaires à 10,54 ¢ par tranche de 100 $ d’évaluation foncière semble à première vue une solution d’équité. Mais les effets pervers risquent d’être nombreux, notamment celui de laisser de côté tous les locataires.
  • Les nominations aux deux tiers des patrons de l’UPAC, de la Sûreté du Québec (SQ) et de la Direction des poursuites criminelles et pénales (DPCP) sont sans doute une bonne idée. Mais certains estiment qu’il y aura des obstacles constitutionnels à lever.
  • Hausser l’âge légal du cannabis à 21 ans semble concorder avec les études qui estiment une plasticité du cerveau en croissance jusqu’à 24 ans, mais dans les faits, comme les départements de santé publique l’ont dénoncé, va ramener les jeunes consommateurs vers le marché noir.

Quant au 3e lien à Québec, il faudra bien un jour que la CAQ explique pourquoi aucun expert, comme Le Journal de Québec l’a bien démontré, n’appuie cette solution.

« La seule idéologie que nous avons, c’est d’être cohérents avec les engagements que nous avons pris », a déclaré Mme Guilbault, hier.

Pourtant, la seule « idéologie » démocratique, ce devrait être la modestie. Celle d’admettre parfois qu’on s’est trompé ; ou à tout le moins que notre position peut être améliorée.

Albert Camus l’a bien dit : « La démocratie, c’est l’exercice de la modestie. Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné. Et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres pour compléter ce qu’il sait par ceux qui le savent. »

Le carnet de la semaine

« JOUSER », M. OUELLET

S’adressant au président, le leader parlementaire péquiste Martin Ouellet, hier, a déclaré : « Même si les médias “jousent” [sic] un rôle fondamental dans notre démocratie, il n’en existe [sic] pas moins que c’est important que les parlementaires soient saisis avant. » Mes oreilles de #mononc101 ont saigné. J’ai tweeté à ce sujet : « Le décorum pour la langue française, on en fait quoi à l’#AssNat ? » Le député de René-Lévesque, cherchant à répondre avec ironie — ça l’honore — sur Twitter, a publié l’enregistrement de sa bourde avec cette mention : « J’ai mal accordé mon verbe zouer. » C’était « jouser », non ?

« BESOIN D’AMOUR »

Certaines expressions semblent contagieuses. Prenez « besoin d’amour » et « en manque d’amour ». François Legault, dans son discours d’ouverture : « Le système d’éducation a manqué d’amour. » La ministre de la Culture Nathalie Roy, mercredi : « C’est un ministère qui a beaucoup manqué d’amour. » La libérale Paule Robitaille, mardi : « Ce comté a besoin d’amour, a besoin de beaucoup d’amour, d’énormément d’amour. » Le linguiste Lionel Meney, au micro de Là-haut sur la colline à la Radio Qub hier, a fait remarquer que c’était un euphémisme inspiré de l’anglais d’usage dans l’immobilier : au lieu de dire qu’une maison est décatie, on dit « needs love ».

MCCANN « AU NIVEAU »

L’expression « au niveau de » utilisée à tort et à travers me fascine depuis longtemps. Elle est « abusivement [...] employée comme équivalent de “en ce qui concerne”, “dans le domaine de” [...], etc. », peut-on lire dans le site Banque de dépannage linguistique. Je croyais qu’elle était en voie de disparition quand j’ai entendu, mardi, la ministre de la Santé Danielle McCann. Elle s’est dite contente d’« intervenir pour la première fois “au niveau” de la période de questions ». Elle soutient vouloir « changer le ton “au niveau” de la santé et des services sociaux ». Estime qu’il y a « énormément de problèmes à régler “au niveau” de l’accès des services », « “au niveau” de la santé mentale » et « “au niveau” des services dans la communauté ».

La citation de la semaine

« Je m’habille pour me sentir moi, pour ne pas me sentir déguisée. »

– Catherine Dorion, députée de Québec solidaire de Taschereau, en plein débat sur le code vestimentaire.