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Une réponse ferme de Robert Lepage

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Dimanche après-midi, à la Cartoucherie du Bois de Vincennes, à Paris, 538 spectateurs ont rappelé cinq fois sur scène la troupe du Théâtre du Soleil, qu’ils ont applaudie à tout rompre.

Les spectateurs montraient ainsi leur accord avec Robert Lepage, dont Kanata, Épisode 1, La Controverse proclame haut et fort que « le théâtre donne la permission de jouer l’autre et de raconter l’histoire de l’autre ».

C’est par Kanata que Lepage répond aux trouillards du Festival international de jazz de Montréal qui ont, l’été dernier, annulé SLĀV après trois représentations. Sa réponse s’adresse aussi à l’ineffable Conseil des Arts du Canada, qui a refusé de financer le projet sous prétexte qu’il ne faisait pas appel à des collaborateurs autochtones. Du coup, la décision a poussé un producteur américain que Kanata intéressait à retirer ses billes.

Des décisions d’autant plus arbitraires que Robert Lepage est l’un des meilleurs alliés des Autochtones, comme l’a affirmé le chef Konrad Sioui. Quant au Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, il s’agit d’une troupe permanente multiethnique, la seule au monde dont les membres sont issus d’autant de nationalités différentes. Plus d’une quinzaine. Ce qui fait du Théâtre du Soleil une petite Société des Nations.

UNE THÉORIE ABERRANTE

Voilà des considérations qui auraient dû calmer les « gardes rouges » de l’appropriation culturelle, une théorie aberrante venue des États-Unis et qui ne tient pas la route à une époque où les échanges sont devenus courants d’un bout à l’autre du globe, où les diverses cultures se croisent et se pénètrent mutuellement.

D’après un texte un peu trop linéaire de l’auteur et comédien de Québec Michel Nadeau, Robert Lepage raconte dans Kanata, plusieurs histoires qui concernent les Autochtones, les femmes en particulier. Le spectacle s’amorce par l’image d’Épinal d’un canoë qui fend doucement les brumes matinales. Cette image lyrique est brutalement chassée par une impitoyable scène de déforestation. En moins de deux, dans un vacarme infernal, des bûcherons armés de tronçonneuses débarrassent le plateau de ses grands arbres.

S’ensuit une série de tableaux qui retracent les moments les plus sombres des Premières nations : les séparations déchirantes du temps des écoles résidentielles, la mystérieuse disparition de 1200 femmes autochtones, les 49 victimes du tueur en série Robert Pickton, le désespoir des jeunes qui errent à Vancouver, rue Hastings, haut lieu du fentanyl et des overdoses. S’inscrivent en parallèle les péripéties d’un jeune couple de Français. Une artiste peintre et un acteur en devenir qui viennent s’installer dans la métropole de la Colombie-Britannique à la poursuite du rêve américain.

UNE CLAQUE AU VISAGE

Si certains tableaux font sourire et même rire – comme celui de ce Français qui tente de maîtriser l’accent américain –, Kanata n’est pas un spectacle léger. Pour peu qu’on y croie, on n’en sort pas indemne. C’est avant tout une claque au visage des tenants de l’appropriation culturelle et d’un certain colonialisme.

La leçon de Lepage, si dure soit-elle, devrait être servie à tous les pays qui ont, à un moment ou un autre, tenté d’oblitérer leurs Premières Nations. Par les armes comme aux États-Unis ou, comme au Canada, en les parquant dans des réserves dans l’espoir inavouable qu’elles finissent par être oubliées.

 NDLR: Dans ma chronique de jeudi, je parlerai plus longuement du spectacle lui-même.