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Guy Roy: rendez-vous avec la mort dans 12 jours

Guy Roy a couvert la mort des autres durant un quart de siècle au Journal, cette fois, il parle de la sienne

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S’il existait un Temple de la renommée des journalistes et chroniqueurs du Journal de Montréal, le nom de Guy Roy y occuperait une place de choix, aux côtés des Jacques Beauchamp, André Rufiange, Solange Harvey, Rodolphe Morissette et autres. Ce même Guy Roy, que nos lecteurs ont pu lire durant 25 ans, a demandé l’aide médicale à mourir et nous quittera le 8 janvier prochain pour se soulager d’une maladie pulmonaire chronique qui lui empoisonne la vie depuis quelques années. Le Journal a décidé de rendre hommage à ce grand pionnier, mais aussi de livrer son témoignage pour aborder le délicat sujet de l’aide médicale à mourir. 


Un reportage de Yves Thériault

Yves Thériault travaille en télévision, comme concepteur et auteur de séries documentaires criminelles et judiciaires comme Fugitifs, En prison et Les coulisses du palais. Il est le conjoint de Nathalie Roy et le gendre de Guy Roy depuis 28 ans. Entre 1989 et 1992, les trois étaient affectés à la couverture des faits divers, Guy pour Le Journal de Montréal, Nathalie et Yves pour Le Journal de Québec. À notre demande pour cette entrevue bien particulière et probablement unique dans les annales, il a accepté de reprendre du service pour signer, avec une touche personnelle et professionnelle, les textes de cet hommage.


Au cours de l’été dernier, Guy Roy a vu son état de santé se dégrader considérablement.

L’homme de 75 ans qui avait été actif toute sa vie, pouvant marcher des dizaines de kilomètres par jour, ne pouvait plus faire deux pas sans s’arrêter pour reprendre son souffle.

Il y a deux ans, Guy Roy a appris qu’il souffrait de fibrose pulmonaire idiopathique, une maladie chronique, dévastatrice et mortelle. Cette photo a été prise chez lui, à Asbestos, il y a deux semaines. Guy Roy a 75 ans.
Photo Ninon Pednault
Il y a deux ans, Guy Roy a appris qu’il souffrait de fibrose pulmonaire idiopathique, une maladie chronique, dévastatrice et mortelle. Cette photo a été prise chez lui, à Asbestos, il y a deux semaines. Guy Roy a 75 ans.

Branché en permanence sur un concentrateur d’oxygène, confiné à un fauteuil roulant, sujet à de violentes quintes de toux quotidiennes, sa qualité de vie foutait le camp.

C’est ainsi qu’en septembre, après mûre réflexion, il a pris la décision de demander l’aide médicale à mourir.

« Je savais que le pire était à venir, confie-t-il. Il y a trois médecins qui m’ont dit que mourir d’une fibrose pulmonaire, c’est une des pires morts qui soient...

« Ma décision de demander l’aide médicale à mourir est dictée par la raison, témoigne-t-il. Et je suis tellement conscient que c’est la bonne décision pour moi, que je l’accepte avec beaucoup de sérénité. »

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Guy Roy en a d’abord parlé à son pneumologue, le Dr Yannick Poulin.

« Je lui ai demandé si j’étais admissible à l’AMM (aide médicale à mourir) et il m’a répondu sans hésitation : n’importe quand ! »

Guy Roy et Gaétan Girouard ont couvert les faits divers durant la même époque et se côtoyaient à différents événements. Guy Roy avait été très affecté par la mort tragique de son « concurrent » et ami de TVA.
Photo d’archives
Guy Roy et Gaétan Girouard ont couvert les faits divers durant la même époque et se côtoyaient à différents événements. Guy Roy avait été très affecté par la mort tragique de son « concurrent » et ami de TVA.

Guy Roy satisfaisait aux deux critères principaux pour avoir droit à l’AMM : il était apte à prendre une décision éclairée et il était atteint d’une maladie terminale.

Mais au-delà des exigences légales, il avait la chance d’être suivi par un spécialiste à l’esprit ouvert, qui fait preuve d’énormément d’empathie envers ses patients.

« Je suis plutôt favorable à l’aide médicale à mourir, surtout pour certains types de maladies où on a peu à offrir à la fin, explique le Dr Poulin. Dans le cas d’une fibrose pulmonaire par exemple, le patient se bat de plus en plus pour trouver son souffle, c’est comme une impression de noyade. L’aide médicale à mourir, au contraire, permet de partir de façon sereine. C’est une plus belle fin. »

Selon la loi, toute demande d’AMM doit être approuvée par deux médecins. Pour Guy Roy, il fallait non seulement obtenir cette seconde autorisation, mais aussi trouver un médecin qui accepterait d’administrer la procédure (ce qu’une majorité de médecins refusent encore de faire aujourd’hui).

Finalement, c’est son médecin de famille, le Dr René Landry, qui s’est porté volontaire.

La procédure n’est pas compliquée. Il y a une trousse préparée par un pharmacien et un protocole à suivre pour les injections.

En tout, ça dure moins d’une heure. Mais sur le plan humain, c’est autre chose.

« Dire que c’est facile, ce serait mentir. J’y pense régulièrement », confie le Dr Landry, pour qui ce sera une première.

Il a déjà assisté à l’administration de la procédure à un de ses patients par une collègue et il a aussi suivi une formation. « En fin de compte, dit-il, on le fait pour le patient. C’est un service qu’on lui rend et on sait qu’il va apprécier notre implication. »

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Selon Guy Roy, l’aide médicale à mourir requiert trois traits de caractère.

D’abord, le courage d’affronter la mort sans savoir ce qui se passe de l’autre bord. Cela n’est pas un problème pour lui, car il croit qu’il n’y a rien après. Ensuite, la lucidité de constater que si on continue, on se dirige vers la déchéance. Et finalement, une certaine dose d’égoïsme.

« Dans mon cas, dit-il, j’ai été assez égoïste pour dire qu’en janvier, c’est fini. »

Guy Roy se dit totalement en paix avec sa décision.

« La vie existe depuis si longtemps, et l’univers est tellement immense qu’au fond, on n’est rien là-dedans. Qu’on meure à 75 ans ou à 80 ans, ça ne change pas grand-chose. Je considère que j’ai eu un très beau séjour sur Terre, jusqu’à l’âge de 70 ans, tant au niveau de ma carrière que de ma vie familiale. J’avais le meilleur des deux mondes. »

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Guy Roy a fréquenté la mort toute sa vie comme journaliste de faits divers. Aujourd’hui, il lui donne rendez-vous.

Il livre un témoignage humain comme il en a publié des centaines sur des victimes de tous les âges, de tous les milieux. Des victimes qui n’ont pas eu la chance de mourir dans la dignité, loin de là.

Guy Roy n’était pas du genre à se fier uniquement à la version des policiers. Il aimait aller sur le terrain pour poser ses propres questions aux témoins et aux victimes, et pour faire ses propres enquêtes.
Photo d’archives
Guy Roy n’était pas du genre à se fier uniquement à la version des policiers. Il aimait aller sur le terrain pour poser ses propres questions aux témoins et aux victimes, et pour faire ses propres enquêtes.

Guy Roy se souvient très bien de son arrivée au Journal. C’était un matin de juillet 1977. Pierre Péladeau, fondateur et propriétaire du Journal de Montréal, fulminait en entrant dans le bureau de son rédacteur en chef.

Il tenait dans ses mains l’objet de sa colère : un exemplaire du Montréal-Matin avec à la une un reportage exclusif du journaliste Guy Roy. C’était la troisième fois en l’espace d’une semaine que le même Guy Roy « scoopait » Le Journal. Un crime inadmissible pour Péladeau père.

« Là, ça va faire ! trancha le bouillant éditeur. Ce gars-là s’en vient travailler pour nous. » Trois semaines plus tard, Guy Roy signait ses premiers textes dans Le Journal de Montréal. Le reste, comme on dit, appartient à l’histoire.

Pendant ses 25 ans de carrière au Journal, dont 22 ans à la couverture des faits divers, ses reportages ont fait la première page à au moins 500 reprises, un record dans l’histoire du quotidien montréalais.

Son métier, Guy Roy l’a appris « sur le tas ». Il n’a jamais étudié en journalisme ni en communication. En fait, il rêvait d’être avocat criminaliste. Mais le destin, sous la forme d’un échec scolaire en fin de cours classique, en a décidé autrement.

« Je me suis souvenu que j’avais passé un test d’orientation quelques années plus tôt et qu’on m’avait dit que je ferais sans doute un bon journaliste. J’ai décidé de postuler à La Tribune de Sherbrooke. J’ai été chanceux. Le candidat retenu avant moi ne s’est jamais présenté. Une semaine plus tard, le 2 février 1964, j’étais engagé. »

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Contrairement à la majorité des journalistes pour qui la couverture des faits divers constitue un passage obligé en début de carrière, Guy Roy se passionnait réellement pour les histoires humaines qui se cachaient derrière chaque tragédie.

« Les meilleures entrevues, disait-il, ce n’est pas avec les policiers, mais avec les gens ordinaires, en leur donnant le temps de parler, en ne les brusquant pas. »

Guy Roy est simple et humble. Cela lui a permis de communiquer avec tout le monde ou presque, y compris les victimes et les témoins de drames humains.
Photo d’archives
Guy Roy est simple et humble. Cela lui a permis de communiquer avec tout le monde ou presque, y compris les victimes et les témoins de drames humains.

« Il a pratiquement inventé le human interest au Québec, estime Dany Doucet, aujourd’hui rédacteur en chef du Journal de Montréal. Il a fait ce qu’il y a de plus difficile dans notre métier, soit d’aller à la rencontre de gens qui viennent de vivre des drames épouvantables. Il le faisait avec humilité. Il avait une capacité d’écoute exceptionnelle. »

Pierre Francoeur, qui a été son compagnon d’armes, d’abord à La Tribune de Sherbrooke, puis au Journal de Montréal avant de devenir président de Québecor Média, estime lui aussi que Guy Roy a été le meilleur journaliste de faits divers de sa génération.

« Il avait deux grosses qualités, dit-il. D’abord sa grande curiosité. C’était dans sa nature de poser des questions, de fouiller. Et aussi son enthousiasme presque juvénile. Il n’y avait aucun cynisme, aucune malice en lui. C’est pour ça que les gens se confiaient facilement à lui. »

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Ce don exceptionnel qu’il avait d’obtenir les confidences des gens, Guy Roy le devait en partie à sa personnalité atypique. D’un naturel bon enfant, sans une once de prétention, il connectait naturellement avec le monde ordinaire.

« J’avais beaucoup de compassion pour ces gens-là », dit-il.

« Je me présentais comme monsieur Tout-le-Monde, je ne me prenais pas pour un héros. »

« Il avait un côté presque naïf qui l’aidait beaucoup, confirme son ex-collègue Michel Auger. Quand il allait sonner aux portes, avec son vieux coupe-vent du Canadien, on ne pouvait pas le confondre avec un journaliste guindé du Devoir. »

L’autre trait de Guy Roy qui le servait bien et qui lui valait l’estime de ses collègues, c’est son attitude résolument positive. « Il était toujours de bonne humeur, raconte Michel Auger. C’était très agréable de travailler avec lui, tout le monde l’aimait. »

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Quand il fait le bilan de sa carrière, Guy Roy a de nombreuses raisons d’être fier. Mais ce qui lui procure la plus grande satisfaction, c’est d’avoir vu sa fille Nathalie suivre ses traces.

Pour Nathalie, le déclic s’est fait à la fin du secondaire quand elle est allée accompagner son père une journée sur le terrain.

« Nous sommes allés couvrir une histoire de meurtre d’enfant dans les Laurentides. Je le regardais interviewer les gens et j’étais impressionnée par tout ce qu’il arrivait à leur faire dire. »

Dans une dernière démarche journalistique, Guy Roy a accepté de partager son expérience avec les lecteurs du <i>Journal</i>. Il s’est confié à sa fille Nathalie pour une entrevue vidéo.
Capture d’écran, Ninon Pednault
Dans une dernière démarche journalistique, Guy Roy a accepté de partager son expérience avec les lecteurs du Journal. Il s’est confié à sa fille Nathalie pour une entrevue vidéo.

À sa sortie du cégep, Nathalie a obtenu un poste au Journal de Québec. C’est à cette époque que Guy et Nathalie ont inscrit leurs noms dans Le Livre Stanké des records québécois.

En effet, le 18 juillet 1988, le père et la fille signaient deux articles sur un même sujet dans la même page du même quotidien (Journal de Montréal), une première dans les annales de la presse québécoise.

Comme son père, Nathalie Roy s’est passionnée pour la couverture des faits divers. Elle a hérité de Guy ce même talent pour amener les gens à se confier à elle.

« Même si les faits divers n’ont pas la cote auprès de certains journalistes, mon père et moi avons toujours considéré que c’est important de donner la parole à des gens qui vivent des drames. Ça leur apporte souvent un certain réconfort de sentir que beaucoup de personnes se reconnaissent dans leur histoire. »

Parallèlement à sa carrière de journaliste, Nathalie Roy a publié 10 romans depuis 2011. Un autre sujet de fierté pour son père, qui compte parmi ses plus fidèles lecteurs.

Nathalie Roy vient de terminer l’entrevue humaine la plus difficile de sa vie. Elle a accepté d’interviewer son père pour une vidéo qui est diffusée sur notre site internet aujourd’hui.

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Pour Guy Roy, demander l’aide médicale à mourir était le bout facile. Le plus difficile, ç’a été d’annoncer sa décision à ses proches.

Après avoir obtenu l’autorisation de ses médecins, en septembre, il souhaitait partir en novembre.

Mais quand il a annoncé sa décision à sa conjointe, Claudette Beaurivage, l’amour inconditionnel de sa vie depuis 37 ans, il a réalisé qu’elle n’était pas prête à le voir partir.

« J’ai vu que ça la bouleversait, que ça allait trop vite pour elle. Je pense qu’elle était déchirée entre sa raison et ses sentiments. »

Finalement, après discussion, Guy Roy a accepté de repousser la date de son départ au 8 janvier. Cela va lui permettre de passer un dernier temps des Fêtes avec Claudette, de même qu’avec ses deux filles, Nathalie et Lucie. Et donner le temps à Claudette de se faire une raison.

« Ça reste une décision difficile à accepter, confie-t-elle, mais je chemine tranquillement. Je me dois de l’accepter par amour pour lui. Mais au fond, j’aurais préféré partir la première. »

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N’empêche que le choix de cette date a créé une situation inusitée – et quelque peu malaisante – pour les proches de Guy, soit celle de savoir plusieurs mois à l’avance la date de son décès.

Sa fille Nathalie éprouve des sentiments contradictoires à ce sujet.

« D’un côté, on est privilégiés de pouvoir passer du temps ensemble, comme un dernier Noël ou un dernier souper d’huîtres. Mais ce qui est difficile, c’est de penser qu’il ne sera plus là, alors qu’il a encore toute sa tête, qu’il est parfaitement lucide. J’ai déjà des images de ce qui va se passer le 8 janvier, à l’hôpital, puis je trouve que c’est beaucoup d’avoir ça en tête. »

Les réactions de Claudette et Nathalie confirment ce que le pneumologue Yannick Poulin a constaté dans sa pratique : l’aide médicale à mourir est plus difficile pour ceux qui restent.

« Il y a un cheminement à faire avec la famille, surtout dans un cas où il y a un long délai comme Guy, parce que le deuil commence à se faire avant la mort. L’important pour les proches, c’est de s’efforcer de se mettre dans la peau du patient. »

 

QUATRE HISTOIRES QUI L’ONT MARQUÉ

Enlacé par sa conjointe et sa fille, cet ex-journaliste bien connu du <i>Journal de Montréal</i> vit ses derniers jours avec sérénité.
Photo Ninon Pednault
Enlacé par sa conjointe et sa fille, cet ex-journaliste bien connu du Journal de Montréal vit ses derniers jours avec sérénité.

L’effondrement de la mine de Balmoral (21 mai 1980)

« Le Journal m’a envoyé à Val-d’Or pour couvrir cette tragédie qui a fait huit victimes. J’ai passé une semaine là-bas. Et comme je vivais au sein même de la communauté, j’ai été témoin d’un mouvement de solidarité incroyable. »

L’enfant Marcheterre (16 novembre 1994)

« Il y a eu un incendie à Sainte-Adèle, que j’étais seul à couvrir. Il y avait un bébé prisonnier des flammes et le policier qui a tenté de le sauver a subi des blessures très graves. L’enfant a été sauvé miraculeusement à l’unité des grands brûlés. Le Journal avait organisé une collecte de fonds pour payer ses soins médicaux et nous avions recueilli 35 000 $. »

L’attentat contre Michel Auger (14 septembre 2000)

« Les Hells Angels l’avaient pris en grippe et un sympathisant lui a tiré six balles dans le dos dans le stationnement du Journal. Par chance, Michel s’en est tiré sans séquelles majeures. Mais cet événement a ouvert les yeux de la population, et le gouvernement a pris les mesures pour neutraliser les Hells. »

La disparition de Sébastien Métivier (novembre 1984)

« Les événements qui m’ont le plus bouleversé sont les meurtres ou les disparitions d’enfants. Je me mets à la place des parents. Ça doit être absolument épouvantable de vivre ça. »

 

Un don à une fondation

Guy Roy avait un don unique pour flairer les histoires inspirantes. C’est pourquoi son dernier vœu est que parents et amis souscrivent à la Fondation Justin Lefebvre, mise sur pied en mémoire du jeune garçon qui s’est noyé tragiquement à l’âge de huit ans dans la piscine du Dr Yannick Poulin, le pneumologue traitant de Guy.

Plutôt que de s’apitoyer sur leur sort, les parents de Justin se sont d’abord assurés que les organes de leur fils continuent de vivre dans les corps de quatre autres enfants. Puis, en compagnie du Dr Poulin, ils ont créé cette fondation pour faire la promotion du don d’organes et pour venir en aide aux jeunes issus de milieux modestes en leur fournissant des équipements de sport et du matériel scolaire. En deux ans, ils ont déjà amassé 250 000 $ grâce à diverses activités de financement.

fondationjustinlefebvre.com

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