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D’esclave en Haïti à aspirante infirmière au Québec

Le parcours extraordinaire d’une jeune femme primée pour sa persévérance scolaire

En compagnie de son fils cadet Kingsley, âgé de trois mois.
Photo Dominique Scali En compagnie de son fils cadet Kingsley, âgé de trois mois.

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Une orpheline qui a connu la servitude en Haïti et survécu au séisme de 2010 alors qu’elle était enceinte rêve aujourd’hui de devenir infirmière après avoir trouvé refuge au Québec. Elle souhaite maintenant transmettre à ses enfants la persévérance qui lui a permis d’accomplir ce parcours extraordinaire.

« J’ai le goût de travailler, je peux faire tout ce que je veux [...] Et je peux éviter que mes enfants vivent la même chose que moi », dit sans détour la jeune femme de 25 ans.

Elle nous accueille dans son petit appartement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, dans l’est de Montréal. Son sourire chaleureux ne laisse rien deviner des drames qu’elle s’apprête à raconter.

Le petit Kingsley, trois mois, se berce près de la table de cuisine. Sur une étagère trône un certificat avec son nom : « Lauréat 2018 » du prix « Je ne lâche pas, je gagne ».

« Quand j’ai reçu ça, j’étais fière de moi. Je suis fière de ma vie », souligne celle qui a terminé son secondaire au Centre d’éducation pour adultes Tétreaultville cet été, tout en étant mère de deux enfants.

Fabienne Cinéus devant le certificat « Je ne lâche pas, je gagne », qui témoigne de la bourse de 1500 $ qu’elle a reçue pour sa persévérance scolaire.
Photo Dominique Scali
Fabienne Cinéus devant le certificat « Je ne lâche pas, je gagne », qui témoigne de la bourse de 1500 $ qu’elle a reçue pour sa persévérance scolaire.

« Mes parents m’ont toujours dit : “L’avenir se prépare à l’école”. » Cette phrase ne l’a jamais quittée, même si elle a dû dire adieu à tout le reste.

Bidonville

Fabienne Cinéus est née dans un bidonville de Port-au-Prince. Son père avait un petit commerce où il vendait des boissons et une panoplie d’articles.

« Un peu comme un dépanneur », se souvient-elle.

La vie n’était pas facile, mais à cette époque, elle se sentait comme tous les autres enfants. « Mon père prenait vraiment bien soin de moi. »

Une photo d’elle prise à Haïti quand elle avait environ 7 ans.
Photo courtoisie
Une photo d’elle prise à Haïti quand elle avait environ 7 ans.

Jusqu’à ce qu’il meure quand elle avait 9 ans. Elle commence alors à connaître la misère et doit arrêter d’aller à l’école, faute de moyens.

« Tu n’as pas de sandales, tu n’as rien du tout à mettre sur toi », raconte Mme Cinéus.

Un an et demi plus tard, sa mère décède à son tour. Elle se retrouve donc sans parents, alors qu’elle n’a pas encore 11 ans.

« C’est trop jeune », soupire-t-elle.

Encore à ce jour, elle ignore de quoi ils sont morts, puisque sa famille n’avait pas les moyens d’aller à l’hôpital.

« Et si quelqu’un décède, il n’y a pas d’autopsie », explique-t-elle.

« Esclave »

Après avoir habité brièvement chez sa grand-mère, une cousine de sa mère lui a proposé de l’héberger.

Mais au lieu de jouer le rôle maternel promis, cette cousine a plutôt utilisé la jeune fille comme servante. « Je n’avais pas de vie d’enfant. J’étais humiliée. Ses filles étaient bien, et moi j’étais comme une esclave. J’ai même pensé que la mort serait plus facile que de vivre chez elle. »

Elle allait à l’école du soir, un établissement qui accueillait surtout « les orphelins et les esclaves domestiques ».

Parfois, elle manquait l’école, parce qu’elle devait aller chercher de l’eau. Elle marchait deux ou trois kilomètres pour aller remplir des seaux.

« Des fois, elle m’envoyait en chercher à minuit, pendant que les autres enfants dormaient. »

À l’âge de 14 ans, sa cousine lui a permis de retourner vivre avec sa grand-mère, parce qu’elle avait atteint l’âge où les mères craignent de voir les filles tomber enceintes, explique-t-elle.

Elle y était mieux traitée, mais la pauvreté et surtout la faim y étaient plus graves.

La terre tremble

Elle a vécu dans ces conditions jusqu’en 2010. Elle avait 17 ans et était enceinte de deux mois. Le père de son enfant était dans la vingtaine.

C’est alors qu’un séisme de magnitude 7 ravage son pays et démolit la capitale, faisant plus de 230 000 morts et 300 000 blessés.

Son copain fait partie de ceux qui n’ont eu aucune chance. Une maison s’est effondrée sur lui.

Elle s’est donc retrouvée seule dans un pays dévasté. Puis finalement, en 2011, un organisme lui a proposé de l’aider à obtenir les papiers nécessaires pour immigrer au Canada.

« Là, mon cœur a fait “ouf” ! » dit-elle en éclatant de rire.

Elle est arrivée à Montréal en 2013 avec son fils Jamesley, qui avait alors trois ans.

Recommencer l’école à zéro

« Dès que je suis arrivée, je me suis dit : il faut que j’aille à l’école. »

Elle s’est donc inscrite à des cours de francisation, puisque sa scolarité s’était faite en créole et dans un français approximatif.

« Elle a conquis le milieu et les gens qui le fréquentent par son ardeur, sa persévérance », se souvient Josée Gauthier, intervenante au Centre Tétreaultville, où Mme Cinéus a commencé à étudier en 2016.

Sans oublier le « sourire éblouissant » qu’elle garde malgré toutes les difficultés qu’elle a surmontées.

La jeune femme avoue avoir trouvé une sorte de famille au centre d’éducation pour adultes.

« C’est grâce à eux que je suis la personne que je suis présentement. »

Transmettre

Fabienne Cinéus commencera cet hiver sa première session au cégep.

Elle rêve de devenir infirmière, parce qu’elle adore le contact avec les gens.

« C’est sûr que je pense encore à ce que j’ai vécu là-bas. » Surtout quand elle réalise que son fils aîné ne connaîtra jamais son père.

« Mais au moins tout le monde mange, tout le monde est propre. Et je peux avancer, je peux aller loin dans la vie. »

Elle a d’ailleurs l’intention de transmettre à ses enfants cette idée de l’importance de l’école.

« Des fois, mon fils [Jamesley] me promet d’avoir 10/10 dans sa dictée. Et il sait que je vais aussi à l’école. »

Et même lui, du haut de ses 8 ans, l’a félicitée quand elle a reçu son prix cet automne.

« Maman, je suis fier de toi », lui a-t-il dit.

 

Son parcours

  • Janvier 1993 : Naissance à Port-au-Prince
  • Vers 2002-2003 : Mort de ses parents
  • 12 janvier 2010 : Un séisme de magnitude 7 ravage Haïti
  • 2013 : Arrivée à Montréal
  • 2018 : Elle obtient son diplôme d’études secondaires et est honorée par la CSDM

 

Ce qu’elle a dit

► Sur Haïti

« Quand j’habitais chez la cousine de ma mère, je devais faire toutes les tâches ménagères. La lessive [à la main] de six ou sept personnes, m’occuper des autres enfants. »

« Parfois on mangeait du sel pour se soulager pendant une heure ou deux. C’était comme de faire semblant qu’on mangeait quelque chose. »

« J’essayais d’étudier dès que j’avais un peu de temps. Mais je n’avais même pas de livres. Je devais emprunter ceux des autres élèves. »

► Sur sa vie ici

« Venir ici, ça a apaisé mes douleurs. Je peux avoir un métier, je peux avoir une vie meilleure. »

« À l’école, je devais tout recommencer à zéro. Dans toutes les matières. J’étais à un niveau présecondaire. »

« Parfois mon fils me demande : où est mon papa ? J’essaie de lui expliquer, mais il ne me croit pas [...] Aucun enfant ne mérite ça. »

 

Ce qu’on dit d’elle

« Elle était très timide au début. Avec le temps, on a découvert une jeune femme drôle et ricaneuse. » – Josée Gauthier, intervenante au Centre Tétreaultville

« C’est une fille vraiment intelligente. Quand le prof était occupé, je lui demandais : “Fabienne, explique-moi”. » – son amie Ange Nedjie Mérélant, 19 ans

« Quand je manquais des cours, elle m’appelait et me demandait : “pourquoi je ne t’ai pas vue aujourd’hui ?” » – Ange Nedjie Mérélant