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Intrigues sur un étang gelé

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Patti Smith est une artiste et rockeuse américaine qui s’est surtout fait connaître dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Elle détonnait quelque peu dans un univers nettement dominé par la testostérone masculine.

Elle a fréquenté Janis Joplin, Jimi Hendrix, Allen Ginsberg, Bob Dylan, et aussi Bruce Springsteen avec qui elle a coécrit la chanson devenue célèbre Because the Night. Elle a aussi publié plusieurs ouvrages à caractère autobiographique, dont celui-ci, Dévotion.

Dévotion, Patti Smith, Éditions Gallimard
Photo courtoisie
Dévotion, Patti Smith, Éditions Gallimard

Ici nous pénétrons au cœur du processus créatif de l’auteure. Ce livre n’est pas à proprement parler un essai, c’est une sorte de journal personnel qui fait le pari de la sincérité et de la transparence. Patti Smith raconte une histoire terrible ainsi que sa genèse, écrite dans le train Paris-Sète. Au cours de son périple, elle aura croisé les fantômes de Simone Weil, d’Albert Camus et de sa fille Catherine, et de Patrick Modiano dont elle est une fervente lectrice.

On est immergés dans un univers onirique. Une jeune fille d’origine estonienne, Eugenia, dont les parents sont morts dans un camp soviétique, rêve de devenir une virtuose du patinage artistique. À l’âge de cinq ans, un ami de la famille l’avait emmenée voir un spectacle sur glace. Ce fut une révélation. « Malgré mon jeune âge, j’ai su que c’était là mon destin. » Elle a troqué ses cours de danse pour des cours de patinage.

Plus tard, à l’âge de seize ans, elle se réfugie souvent en forêt, sur un étang gelé où, seule, à l’abri de tous les regards, croit-elle, elle s’élève au-dessus du monde ordinaire pour pratiquer son art, « exécutant des combinaisons uniques et compliquées, dangereusement et poétiquement sporadiques ». Elle ne rêve pas de compétitions olympiques, mais seulement « de combinaisons inédites ». Le patinage était sa raison de vivre, « il n’y avait pas de place pour autre chose. Ni pour l’amour, ni pour les études ».

Cependant, un homme, un inconnu, Alexander, a découvert son manège et, comme un Pygmalion, rêve d’en faire sa créature. Il la suit en forêt et après l’avoir séduite, lui offre une nouvelle vie, qui sera à l’origine de sa propre mort, une mort en quelque sorte programmée. Il entreprend alors avec elle un long voyage dont il ne reviendra jamais. Mais auparavant, ce drôle de couple aura connu des nuits torrides sur différentes scènes du monde, étant « à la fois chiens et dieux ».

Eugenia reviendra seule sur les lieux de son adolescence et reprendra le chemin de la forêt et de l’étang de moins en moins gelé à l’approche du printemps. Telle Virginia Woolf, elle emplira les poches profondes de son vieux manteau de petits cailloux trouvés sur son chemin et s’aventurera, chaussée de ses patins, sur l’étang au milieu de la clairière. C’est ainsi qu’elle disparut dans un ultime tourbillon, sous un soleil éblouissant qui annonçait la venue précoce du printemps.

Un refuge

À la fin, l’auteur se questionne. Pourquoi écrit-on ? « Parce que nous ne pouvons pas simplement vivre », répond-elle. Et pour se mettre à l’abri, en dépit de tout ce qui nous entoure et nous interpelle. La solitude devient un refuge où chercher les mots, ceux qui « pénétreront un territoire vierge, inventeront des combinaisons inédites, exprimeront l’infini ». L’inspiration va et vient sans qu’on s’y attende, sans qu’on sache pourquoi. « La flèche vole et on n’est pas conscient d’avoir été touché. » Ce peut être un film regardé, un livre lu, une toile vue, une chanson entendue, autant de rencontres inopinées avec des inconnus.

Mais Patti Smith se demande aussi comment elle a pu enfanter de tels personnages, à la limite de la perversion. « Peut-on réellement séparer le comment du pourquoi ? » Car pour l’auteure, il y a fascination dans la création de ces personnages ambigus. Elle fait cependant le pari de la transparence, en appelant à la rescousse Virginia Woolf : « Si vous ne dites pas la vérité sur vous-même, vous ne pourrez pas la dire sur les autres. » Tout processus d’écriture procède de cette dynamique, est un combat « pour serrer la bride aux folies et aux horreurs de l’imagination ».

Voilà qui commence bien l’année 2019.