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Rêves brisés par la Grande noirceur

Anne-Marie Desbiens
Photo courtoisie Anne-Marie Desbiens

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Femme de théâtre et rédactrice de métier, Anne-Marie Desbiens plonge dans les années de la Grande noirceur et raconte le rêve brisé d’une femme qui aurait aimé poursuivre ses études, mais n’a jamais pu le faire, dans son tout premier roman, La jeune fille du rang. Émouvant, réaliste, le livre fait revivre ces années où les traditions se sont heurtées à la modernité, et où bien des femmes se sont senties à l’étroit dans le moule qu’on leur soumettait.

Lorsque Françoise, une fille de 17 ans douée pour les études, voit qu’on lui refuse la possibilité de suivre son cours classique pour entrer à l’université, elle se rebelle. Mais se rebeller, dans un petit village des Cantons­­­-de-l’Est en 1948, n’est pas une mince affaire.

Pour fuir l’oppression familiale, Françoise cède aux avances d’un Léopold. La liaison avec ce trentenaire séduisant, d’abord passionnée, finit par se gâcher. Françoise découvre qu’il y a un prix à payer pour transgresser les interdits et partir en quête de sa liberté.

Anne-Marie Desbiens s’est inspirée en partie d’histoires de familles, et notamment du parcours de sa mère, pour écrire ce premier roman touchant et très bien mené. « Je me suis inspirée des années de jeunesse de ma mère, qui était très douée, mais qui ne pouvait pas étudier parce qu’elle était une fille. Mes grands-parents n’étaient pas plus méchants que les autres ; c’était juste l’époque », explique-t-elle, en entrevue.

« Quand elle m’avait raconté ça, quand j’étais jeune, je trouvais ça vraiment très injuste. C’est un peu cette indignation qui a fait que j’ai eu le goût de parler de ça. Au début, je ne pensais vraiment pas faire un roman d’époque. Certains personnages sont réels et ont nourri mon imaginaire, mais ce n’est pas un roman biographique. Je vais complètement dans la fiction, mais je suis partie de ça. »

Quand elle s’est lancée dans la recherche, « parce qu’il le fallait bien », Anne-Marie Desbiens s’est « enfargée » dans cette époque. « En 1948, c’était pas comme aujourd’hui. Je me suis rendu compte que dans le mouvement des femmes, la lutte était beaucoup axée sur l’accès à l’éducation supérieure pour les filles. Ça m’a beaucoup intéressée. Avec le personnage de Lisette, une militante, j’ai pu exploiter ce filon. »

L’Après-Guerre

Anne-Marie Desbiens a beaucoup aimé travailler la période de l’Après-Guerre. « J’ai trouvé ça fascinant parce qu’il y a beaucoup de changements. C’est comme si on avait semé tous les éléments qui ont mené à la Révolution tranquille, comme l’électrification jusque dans les campagnes. On l’appelle la Grande Noirceur, mais c’est quand même une période très riche. »

L’auteure décrit Françoise avec beaucoup de tendresse, cette fille douée dont le talent a été reconnu par les religieuses, mais qui était soumise à la tutelle parentale et aux mœurs de l’époque. « C’est arrivé à ma mère, mais elle a eu une histoire l’fun : elle a rencontré mon père, ils ont eu des enfants, tout va bien. Elle ne s’est pas rebellée, elle était docile. Mais ma Françoise à moi, elle s’est rebellée. Ça m’a beaucoup touchée. »

EXTRAIT :

<b><i>La jeune fille du rang</i></b><br/>Anne-Marie Desbiens<br/>Guy Saint-Jean Éditeur
Photo courtoisie, Guy Saint-Jean Éditeur
La jeune fille du rang
Anne-Marie Desbiens
Guy Saint-Jean Éditeur

« Les mains enfoncées dans les poches de sa veste, Françoise avance sur le chemin de terre défoncé par les pluies printanières. Elle cherche l’apaisement dans la vision familière de la ferme paternelle, sillons réguliers qui s’étendent du petit bois sur le coteau jusqu’à la maison des Marcoux, courtepointe verte et dorée, brune et orangée, changeante au gré des saisons, paysage aimé, dont elle commence pourtant à se lasser. »

– Anne-Marie Desbiens


♦ La jeune fille du rang, Anne-Marie Desbiens. Guy Saint-Jean Éditeur, 400 pages environ.