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Le discours d’un président pris au piège

Le discours d’un président pris au piège
AFP

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Avec son discours télévisé en direct du bureau ovale ce soir, Donald Trump cherche à marquer un grand coup pour dénouer l’impasse budgétaire qui paralyse le gouvernement fédéral américain depuis plus de deux semaines. Il est peu probable qu’il y parvienne.

Ce discours sera le premier que Donald Trump fera en réquisitionnant les ondes des principaux réseaux à une heure de grande écoute. Normalement, ce privilège est consenti par les grands réseaux de télévision en cas d'urgence nationale, comme l’avait fait George W. Bush, par exemple, après les attentats du 11 septembre 2001. Ce privilège avait été refusé à Barack Obama en 2014 pour un discours sur l’immigration, mais les réseaux n’ont probablement pas voulu donner à Trump un argument pour valider sa guéguerre contre les médias en refusant sa demande.

En s’adressant directement à ses concitoyens, il cherchera à les convaincre que la réalisation de sa promesse d’un mur à la frontière sud est essentielle pour résoudre la «crise» de l’immigration illégale et que le refus des démocrates d’approuver les milliards de dollars que coûtera le démarrage du projet dans le budget courant risque d’exacerber cette crise. Il y a plusieurs problèmes avec cette démarche, qui comporte plus de risques pour lui que d’avantages évidents.

Pas de crise

Premièrement, il n’y a pas vraiment de crise d’immigration illégale à la frontière sud. En effet, le nombre d’appréhensions de migrants illégaux à la frontière a connu une baisse considérable au cours des 20 dernières années. Ce nombre a atteint un maximum d’environ 1,6 million d’appréhensions en l’an 2000 et il est depuis en baisse. Il y a eu une augmentation des cas l’an dernier, de 303 916 en 2017 à 396 579 en 2018 mais on est encore loin des niveaux observés pendant toute la décennie 2000.

Le président Trump a également laissé entendre que des milliers de terroristes auraient récemment traversé la frontière sud, mais ces affirmations n’ont aucune base factuelle. En fait, la vaste majorité des individus soupçonnés de terrorisme qui sont appréhendés aux frontières le sont dans les aéroports et il y en a très peu qui passent à la frontière sud. Bref, la seule crise à la frontière sud est celle qui a été créée de toutes pièces par l’administration Trump et qui a mené à la séparation de centaines de familles en 2018 et même à deux décès récents d’enfants, qui auraient fort bien pu être évités.

Le Mexique va payer...

Deuxièmement, il a toujours été très clair que la promesse de campagne de Donald Trump portait sur un mur qui serait entièrement payé par le Mexique. Les législateurs du Congrès sont donc tout à fait justifiés de refuser de dépenser des milliards pour un mur dont l’efficacité pour assurer la sécurité de la frontière est loin d’être démontrée. Le président tente depuis quelque temps de convaincre ceux qui veulent l’entendre que le nouvel accord commercial avec le Mexique bénéficiera tellement aux États-Unis que c’est comme si le Mexique payait pour le mur. Cet argument ne tient pas debout mais Trump s’y accroche avec l’énergie du désespoir.

Trump le vendeur

Troisièmement, même si Donald Trump a une confiance illimitée en sa capacité de persuasion et en ses talents de vendeur, son intervention de ce soir a très peu de chances de changer les opinions que les citoyens américains ont déjà au sujet de la crise budgétaire ou même de la performance du président lui-même. Les études de science politique sur le sujet tendent à montrer que la grande majorité des auditeurs de ce genre de discours télévisés sont des gens qui ont fort peu de chances de modifier leur opinion. Les indécis choisiront plutôt de regarder autre chose à la télé ce soir. Les sondages montrent que beaucoup plus d’Américains blâment le président pour le blocage budgétaire que les démocrates du Congrès. Il est peu probable qu’il arrive à renverser cette tendance ce soir.

En fait, s’il est peu probable que le président fasse de grands gains suite à sa prestation de ce soir, il est beaucoup plus probable qu’il donne des munitions à ses adversaires. Les réseaux ont accordé à l’opposition démocrate (la nouvelle présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, et le leader de la minorité démocrate au Sénat, Charles Schumer) un droit de réplique qui suivra immédiatement l’exposé du président. Il serait étonnant que ceux-ci ne trouvent pas matière à confronter le président Trump aux faussetés ou aux contradictions qu’il ne manquera pas de commettre dans son bref discours. En effet, presque toutes les déclarations de Trump sur son sujet fétiche de l’immigration illégale donnent lieu à ce genre d’erreurs, mais le discours de ce soir sera beaucoup plus suivi que la plupart de ses sorties sur le sujet et l’impact de déclarations fausses, trompeuses, contradictoires ou mensongères pourrait être plus important que l'effet habituel de celles qu’il commet quotidiennement.

Détourner l’attention

Pour l’essentiel, l’exercice de ce soir visera à alimenter le climat de crise sur la question de l’immigration que Donald Trump s’efforce de fabriquer de toutes pièces depuis son entrée en politique. Il est évident qu’il ne parviendra pas à convaincre les démocrates de céder à ses demandes pour dénouer la crise budgétaire, mais Trump cherchera peut-être à détourner le débat en évoquant la possibilité de déclarer un état d’urgence qui, en principe, pourrait lui accorder des moyens d’action unilatérale sans avoir à obtenir l’aval du Congrès. Une telle mesure, qu’il pourrait même déclencher dès ce soir (mais cela semble improbable) lui permettrait de sauver la face à court terme, mais il est loin d’être clair que les pouvoirs liés à une déclaration d’état d’urgence lui permettraient de faire de grands progrès dans la construction d’un mur qui restera davantage un cri de ralliement pour ses supporters inconditionnels qu’une réalité sur le terrain.

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Cliquez ici pour écouter mon entrevue à ce sujet avec Jean-Sébastien Bernatchez de l'émission L'heure du monde de la première chaîne de Radio-Canada (à 18h10). 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM