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Conte post-Noël ou mes souhaits pour 2019

Conte post-Noël ou mes souhaits pour 2019
Photo Marjorie Champagne

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À Québec, dans Saint-Sauveur, Géraldine et sa famille, composée de huit membres originaires d’Haïti, s’entassent dans un vieux 4 et demi.  

La semaine prochaine, sa tante et son mari arrivent avec leurs 5 enfants. On ne leur a toujours pas trouvé de logement. Des grands logements à Québec, il y en a de moins en moins, et c’est difficile à trouver, surtout quand ton nom ne sonne pas québécois. Géraldine commence à penser que certains font de la discrimination...   

Dans le même quartier, un nouvel immeuble à condo verra le jour. La moitié des appartements sera réservé pour de la location à court terme, pour ne pas dire du Airbnb. À l’épicerie, le caissier s’exprime: «C’est bon pour le tourisme, ça va redynamiser le quartier!».   

Dans la file d’attente, Julie, travailleuse autonome dans la trentaine, y voit une opportunité exceptionnelle.   

Elle achètera deux unités! La première sera pour elle, et la seconde, elle la louera à gros prix à des visiteurs. Ses investissements lui permettront un jour d’être plus libre. Ses parents lui prêtent l’argent pour la mise de fonds. Elle pense: «Je suis tellement bien organisée! Je ne peux pas croire qu’il y a des gens qui demeurent locataires toute leur vie, quel gaspillage d’argent!».   

Au coin Charest-Langelier, dans le quartier Saint-Roch, des piétons essaient tant bien que mal d’arriver à temps avant la fin du signal lumineux leur donnant le droit de traverser le boulevard. Une dame d’une cinquantaine d’années porte ses sacs d’épicerie et se déplace tant bien que mal dans la gadoue. Ça vire au vert, on la klaxonne: «Aweye, avance!». Elle pense: «Gros cave qui habite en banlieue...».   

Fatiguée de sa journée, Karine, dans la quarantaine, se tape une heure et demie de trafic, deux fois par jour, pour franchir une distance de 40 km la séparant de son travail.   

Pas le choix d’aller habiter si loin quand on veut sa maison et son carré de gazon.   

Dans sa carcasse de métal protectrice, elle écoute la radio des fâchés et vocifère contre les plus lents. Elle rentre chez elle, embrasse ses deux enfants, fait le souper, joue avec eux, leur raconte une histoire. À 22h, elle ouvre la télé, regarde les nouvelles: une femme à vélo s’est fait frapper par un camion sous un viaduc. «Tu parles d’une conne! S’t’idée aussi de faire du vélo l’hiver. Me semble que c’est pas compliqué de se payer un char!».   

Mario travaille comme préposé aux bénéficiaires dans une résidence privée pour personnes âgées.  

Il gagne le salaire minimum pour donner le bain à des gens qu’il ne connaît pas. La rotation de personnel est effarante, car le job est difficile et peu payant. Par conséquent, il doit aussi se charger de former le nouveau personnel. Ce temps, qu’il prend pour leur apprendre le métier, il le gruge sur les soins donnés aux résidents. Souvent, il doit laisser tomber un bain ou deux...  

Le travail de Mario lui permet à peine de payer son loyer, sa bouffe et sa passe de bus pour se rendre au travail. Il aimerait bien se trouver un autre boulot, plus payant, car tout est calculé, aucun extra. Une vie de moine obligée. À l’arrêt d’autobus, il croise une famille d’immigrants. Il pense: «Moi j’ai de la misère à me trouver une nouvelle job, et eux ils viennent me les piquer...».   

Charles habite chez ses parents à Charny.  

Il est aujourd’hui étudiant à L’Université Laval. Il espère grandement que le troisième lien voit le jour. Pour une fois qu’un projet concerne la Rive-Sud! Son rêve? Habiter à la tête des ponts, dans l’édifice Le Phare, cet immeuble d’une soixantaine d’étages qui marquera les esprits et fera entrer, selon lui, Québec dans le XXIe siècle. À sa sortie de l’Université, grâce à son bac en génie, il pourra facilement contracter une hypothèque et y inviter ses parents. Il pense: «Dire qu’il y a des gens qui se plaignent de ce beau projet-là!».   

Pascal est un homme de 35 ans, éduqué, politisé et impliqué.  

Il a participé activement à la dernière campagne électorale au provincial. Il a grandi en banlieue de Québec, mais réside présentement dans le Vieux-Limoilou. Il confirme à qui veut bien l’entendre que la ville de Québec est raciste, que les automobilistes sont rois et maîtres, que l’étalement urbain est la pire affaire du monde et que les radios sont poubelles. Sous sa tuque, la même tuque que tout le monde porte en ville, il pense: «Les gens de Québec sont des moutons...».   

Jacynthe a 70 ans et elle doit déménager.  

Elle a élevé ses enfants à Sainte-Foy, sur la rue des Châtelets. Elle avait choisi cet endroit suite à son divorce. C’était pratique, parce que l’école secondaire et les centres d’achat sont juste à côté, et que même si le bloc appartement est proche des autoroutes, ça demeure un coin tranquille.   

Aujourd’hui, avec les projets du Phare et du tramway, elle a peur d’entendre constamment les marteaux piqueurs. Même si elle est en forme, elle cherche déjà une résidence pour personnes âgées: pas question de déménager deux fois. Ayant eu une carrière d’éducatrice en service de garde, elle devra trouver pas cher, mais ça lui fait peur. Elle entend des histoires de maltraitance...   

Dans les années 70, Claude s’était fait pousser les cheveux pour ressembler à ses idoles: les Beatles.  

Son père, ex-militaire de la Deuxième Guerre, l’avait supplié de garder ça court: «Comment tu vas faire pour te trouver une job?». Claude n’a finalement pas trop eu de misère à se trouver une job dans la fonction publique à Québec.   

Aux dernières élections, il a été amèrement déçu par la performance du PQ, et là, il y a Catherine Dorion qui porte une tuque à l’Assemblée nationale. Claude trouve que ça n’a pas d’allure. Il pense aussi que les jeunes de nos jours ne respectent pas la langue française. Des fois, son petit-fils lui fait écouter du hip-hop «franglais». Claude est certain que le temps de l’extermination est arrivé. Il a peur. Il pense: «Finalement, la charte des valeurs, c’était peut-être une bonne affaire...»   

Marie 35 ans, avocate, mère de trois enfants, regarde sur Netflix une nouvelle télé-réalité qui met en vedette une spécialiste du classement et du ménage.  

Le concept? La spécialiste s’invite chez des familles encombrées par leurs biens matériels et les «aide».   

Une fois le ménage fait, les participants pleurent de joie. L’animatrice, une Japonaise «full smath», apprend entre autres aux participants à plier leurs vêtements «style origami» dans le but de sauver le plus d’espace possible. Marie rêve de la faire venir dans sa trop grande maison encombrée de bébelles dans Lebourgneuf.   

Depuis quelques années au Québec, et même un peu partout dans le monde occidental, on assiste à un effritement des conventions, à des mouvements de contestation, voire de révolte, des gens sortent du moule, choquent, provoquent et bousculent. Des mouvements de gauche se gonflent, on parle d’une gauche «décomplexée».   

De l’autre côté du spectre, certaines valeurs conservatrices reprennent le haut du pavé. Des dirigeants semblant sortir de l’Europe des années trente sont élus au Brésil, aux États-Unis, en Espagne. Dans plusieurs pays, les mouvements d’extrême droite reprennent des forces.   

Partout dans le monde, les positions se polarisent, les chambres d’échos amplifiées par les réseaux sociaux forment des groupes bien distincts, des groupes d’individus qui ne se parlent plus.   

C’est la même chose à Québec, les gens sont pour OU contre le troisième lien, pour OU contre l’immigration, les gens écoutent OU crachent sur les radios d’opinion, les gens sont à gauche OU à droite, sont conservateurs OU progressistes, écologistes OU climatosceptiques.   

On peut-tu être entre les deux, des fois? Est-ce possible de considérer les zones grises, les zones plus nuancées?   

En ce début d’année 2019, je nous souhaite donc à toutes et à tous un peu plus de compréhension mutuelle, d’ouverture, du dialogue et de tolérance. Évitons de former des gangs comme au secondaire et tentons d’écouter et de comprendre l’autre.   

*cette histoire est totalement fictive, c'est vraiment un conte! :)