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Pénurie de main-d'œuvre? On ne passe même plus d'entrevues!

«T'as une tête, deux bras, deux jambes? T'es engagé!»

Pénurie de main-d'œuvre? On ne passe même plus d'entrevues!
PHOTO FOTOLIA, LISA F. YOUNG

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«Si tu travailles encore au salaire minimum rendu à un certain âge, c’est que t’as eu le vent dans la face, c’est évident...»  

(Ce texte fait suite à une série de discussions et de rencontres avec un propriétaire de points de vente de restauration rapide. Un grande bannière comme on en retrouve partout au Québec. Pour protéger l’identité de mon interlocuteur, je l’ai nommé ici Christian. Père de famille de la génération Y, ce dernier a trimé dur et investi tout ce qu’il avait pour se lancer en affaires. Un regard de première main sur la vie d’un franchisé de la restauration rapide. Il ne s’agit pas d’une étude empirique sur la pénurie de main-d’œuvre, mais bien du récit d’une situation en particulier. Les restaurants de Christian sont situés en région périphérique de Montréal et Québec.)     

Quand j’ai rencontré Christian la première fois, il avait les yeux rougis, les traits tirés. Milieu de l’après-midi. On constatait aisément que cet homme n’avait pas beaucoup dormi. Pour la plupart des gens, c’était le temps des Fêtes, le temps du repos, des réjouissances. Il se promettait de prendre quelques jours de congé. Il l’avait promis à sa conjointe surtout. Pour le bien de la famille. Pour leur bien à eux.     

Il y a presque deux ans, Christian s’est lancé dans la folle aventure de la restauration rapide à titre d’investisseur et propriétaire au sein d’une grande chaîne. De la génération Y, jeune famille, il a toujours eu l’esprit entrepreneurial. Ne reculant jamais devant l’ouvrage, il était prêt à tout. Il s’attendait à devoir mettre les bouchées doubles; il ne s’était pas trompé. De travail, il en mange, bien au-delà du point de satiété.      

C’est en discutant de son expérience que l’idée de ce texte m’est venue. Au départ, je ne voulais traiter que de la question de la pénurie de main-d’œuvre. Mais investir, gérer, faire de la restauration rapide sa carrière, c’est un tout, une expérience parfois frustrante, d’autres fois satisfaisante.      

Pénurie de main-d’œuvre ou pas?   

Réglons une chose tout de suite, cette discussion m’a beaucoup aidé à changer ma propre perspective par rapport à cette délicate question.      

Quand on demande à Christian si la pénurie de main-d’œuvre existe, si c’est véritablement un enjeu, il ne sait même pas par où commencer.      

«Gérer un restaurant, s’occuper de la comptabilité, des prévisions, de toute la poutine administrative, tout ça c’est le boutte le plus facile. Le plus gros défi, incontestablement, dans notre business, c’est de trouver du personnel fiable, de façon durable.»     

Au moment de notre rencontre, Christian arrivait justement de l’un de ses restaurants. Au départ, il ne devait que faire une livraison de matériel, une affaire de quelques minutes. Arrivé sur place, y’a du monde jusque dehors. Christian doit donc «entrer sur le plancher». Plus de quatre heures plus tard, le rush est enfin terminé. Une autre journée de congé où il aura finalement travaillé, un peu.     

«Les gens croient parfois, quand ils entrent dans un de nos restaurants et qu’ils constatent que c’est plein, qu’il y a longue file d’attente, que c’est parce que nous coupons du personnel, que c’est pour économiser sur les salaires. C’est faux! Si je pouvais mettre plus de monde sur le plancher, je le ferais!»     

Je n’ai même plus le luxe de faire passer des entrevues!   

Afin de m’expliquer à quel point il est parfois désespéré dans sa quête, perpétuelle, de trouver des employés, Christian m’explique qu’il n’a même plus le luxe de faire passer des entrevues. Il le faisait avant. Mais chaque fois qu’il a rencontré un ou une employée potentielle et qu’il lui a dit «je te reviens plus tard cette semaine», au moment du rappel, la personne occupait déjà un autre emploi.     

Il faut comprendre que dans ce type d’entreprise, où les salaires sont bas, les employés ont le luxe de choisir chez qui et quand ils travailleront.      

«Quand quelqu’un se pointe ici avec son CV, si la personne m’apparaît le moindrement fiable et prête à travailler, j’enchaine rapidement. Tu es prêt à commencer quand? Et si la personne me répond tout de suite, je l’emmène derrière, lui trouve un uniforme, et c’est parti.»     

Dans l’univers des boulots à petits salaires, il arrive souvent que l’on croise des employés plus d’une fois. On fait le tour vite parfois. Et quelqu’un qui nous a laissé tomber dans le passé peut espérer plus d’une chance de la part d’un employeur en quête de main d’œuvre.      

«Faut comprendre que si une personne a atteint un certain âge et travaille toujours à bas salaire, c’est presque assurément parce qu’il a eu le vent dans la face. Des histoires d’employés qui se présentent au boulot les quatre ou cinq premiers jours et qui ensuite disparaissent, je ne les compte même plus. Des justifications qui n’ont ni queue, ni tête, et le même scénario qui se répète; pas assez de monde sur le plancher. L’employé revient, 3-4 jours plus tard, et veut travailler. T’as le goût de l’envoyer promener, mais comme il te manque constamment de bras, tu le reprends. De toute façon, une personne qui travaille à ces salaires-là sait très bien qu’elle se replacera aisément ailleurs. Le rapport de force, oui, oui, il est du côté de l’employé. Quand il te demande des congés, quand il s’absente, sans justification, etc.»     

Parlant de CV, Christian me raconte une anecdote intéressante. Il lui arrive d’en recevoir par l’entremise d’Emploi Québec. Toutefois, celui-ci m’avoue ne plus vouloir afficher ses postes vacants sur ce forum tout simplement, car cela ne s’est jamais traduit par l’embauche d’un ou d’une employée.     

«Il n’y a rien à faire de ce côté-là. On reçoit des CV, mais chaque fois c’est la même chose, ce sont des gens qui nous les envoie dans le seul but de garder leur dossier actif chez Emploi Québec, pas pour travailler.»     

  

Comme chez les Américains, plusieurs personnes au Québec réclament la hausse du salaire minimum qui pourrait s’approcher du 15 $ de l’heure.
Photo AFP
Comme chez les Américains, plusieurs personnes au Québec réclament la hausse du salaire minimum qui pourrait s’approcher du 15 $ de l’heure.

Pourquoi pas le salaire à 15$ de l’heure?  

En cours de discussion, je demande à Christian si le fait de hausser les salaires ne serait pas la meilleure manière de garder ses employés. C’est plus complexe qu’il n’y parait.      

D’abord, un franchisé d’une grosse bannière encourt des frais importants en lien avec ladite bannière. Mais il y a plus; c’est un secteur hyper compétitif. Pour se démarquer, les bannières rivalisent de promotions nationales que, dans la grande majorité des cas, les franchisés doivent honorer. Les marges de profit sont donc, chaque fois, diminuées.      

Au Québec, le salaire minimum est établi à 12$ de l’heure. Pour retenir ses employés, Christian offre un peu plus, et ce rapidement au sein du cheminement de l’employé (entre 12.50 et 13.25 de l’heure) et établit des possibilités d’avancement au sein de l’entreprise en plus de bonus liés à l’assiduité et à la performance. Ses compétiteurs le font aussi. Mais la fourchette de salaire est généralement assez respectée. On s’entend que ces salaires demeurent tout de même assez bas.      

«Notre business, c’est une affaire de cennes. Des employés hyperperformants à 12.50 de l’heure, qui seront assidus, sans problèmes personnels ou en période difficile, c’est très difficile à trouver. Rapidement, un tel employé, dévoué, grimpera au sein de l’entreprise ou il changera de secteur où ça paye plus.»     

L’automatisation  

Au sein de l’industrie, pour résoudre ce casse-tête qu’est la gestion de personnel à salaire bas, on planche beaucoup sur des solutions qui impliquent l’automatisation des opérations : des bornes d’autopaiement, des processus automatisés plus raffinés en cuisine, etc.     

Le but étant d’éliminer, progressivement, les tâches les plus répétitives. Opérer la cuisine en fonction d’un besoin d’intervention moins élevé tout en réservant à l’employé les tâches plus complexes. Ce serait aussi, semble-t-il, un moyen d’augmenter les salaires.     

Car Christian m’explique que plus un employé est autonome, plus il gagnera en responsabilités et en salaire : chef de quart, assistant-gérant, gérant... the sky is the limit comme on dit!      

Mais plus sérieusement, je demande à Christian de m’informer sur la grille salariale. Il prend l’exemple des postes de gérance.      

«On pourrait dire qu’il y a trois types de gérants : A, B et C. Le gérant A est celui qui est le plus autonome, il peut presque gérer le restaurant à ta place. Il participe à l’élaboration des objectifs, s’occupe des ressources humaines et d’une grande part de la comptabilité. Dans une région comme la nôtre, le gérant A peut aspirer à un salaire qui oscille entre 50 000 et 60 000 dollars par année. Le gérant C sera très autonome sur le plancher, s’occupera de la gestion du personnel et de la première comptabilité de fin de journée, mais sera beaucoup moins autonome. Son salaire sera plus de l’ordre de 35 000 dollars par année.»     

Le jour de notre plus récente conversation, Christian venait de recevoir trois démissions en moins de 24 heures. Un de ses bons «gars de cuisine» venait de se trouver une «bonne job à 16-17 $ de l’heure». Un salaire que le propriétaire de restaurant ne pouvait pas accoter.      

À cela s’ajoutait aussi la difficile décision, récente, de fermer son quart de nuit, faute d’employés assez autonomes pour le couvrir. Dommage, car dans une petite ville comme la sienne, son point de vente était le seul ouvert 24 heures. Le quart de nuit était profitable, plus que prévu, et dans les temps plus morts, on pouvait vaquer à des préparatifs alimentaires de la journée à venir, ce qui dégageait un peu de l’ouvrage à faire le jour.     

«Les anciens propriétaires étaient très présents dans le restaurant; aussi, pour eux, toute la famille s’y impliquait. On ne déléguait pas beaucoup. Moi, c’est le contraire. J’aspire à ce que mes restaurants soient le plus autonome possible. Mais c’est difficile, dans cette industrie, de trouver des employés qui durent, qui restent longtemps.»     

Christian ne compte plus les heures, il s’y investit corps et âme. Mais, à plusieurs reprises, il répète, comme un mantra, qu’il ne pourra plus continuer à ce rythme très longtemps.      

Nos conversations sont sans cesse interrompues. Un téléphone pour le travail, des questions incessantes. Des conflits à régler. Des solutions à inventer.      

Christian n’a pas beaucoup de temps pour réfléchir à la pénurie de main-d’œuvre. Dans son domaine, celle-ci se vit au quotidien.      

«Rendu là, va falloir que ma gang se débrouille. J’ai vraiment besoin d’un break. Faut que je décroche. Ça fait deux ans que j’ai pas pris trois-quatre jours consécutifs!»     

Nous changeons de sujet. Pour que cette rencontre se termine sur autre chose que les préoccupations quotidiennes de Christian. On parle de sport. Mais à tout moment, furtivement, mon interlocuteur jette un regard inquiet à son téléphone quand il vibre...