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Notre guerre de l’ombre au Yémen

Un garçon observe les décombres d’un autobus après un raid mené par la
coalition sous commandement saoudien qui a tué 29 enfants à Saada, dans le nord du Yémen, en août dernier.
Photo AFP Un garçon observe les décombres d’un autobus après un raid mené par la coalition sous commandement saoudien qui a tué 29 enfants à Saada, dans le nord du Yémen, en août dernier.

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Quand j’ai publié ma chronique sur « L’Arabie saoudite et les valeurs canadiennes », en mai 2016, dénonçant la vente d’armes fabriquées à London (Ontario), au royaume wahhabite, j’étais loin de me douter que des entreprises aéronautiques québécoises étaient aussi impliquées dans cette sale guerre et qu’elles y participaient à 11 000 km de Montréal, à notre insu.

Des armes en catimini

Il a fallu attendre samedi dernier pour que ce secret bien gardé soit révélé par le journaliste Hugo Joncas et le Bureau d’enquête du Journal dans « Des armes fabriquées au Québec pour la guerre au Yémen ».

Ainsi, les Québécois, qu’on disait pacifiques, voire pacifistes, livrent une guerre, dans l’ombre, à l’un des pays les plus pauvres de la planète et qui vit la pire crise humanitaire de notre temps, selon les Nations unies.

Nos entreprises québécoises peuvent bien vendre leurs armes en catimini tout en se murant dans le silence, il n’y a pas de quoi s’enorgueillir quand on se met au service de Mohammed ben Salmane, le despote de Riyad.

On cherche encore, depuis 15 semaines, le corps du journaliste Jamal Khashoggi, dépecé à la scie par son commando de la mort, au cœur du consulat saoudien à Istanbul.

Mais que vaut la mort d’un homme, même atroce, me diriez-vous ? Que valent toutes les violations des droits de la personne face aux lucratifs contrats de 920 millions de dollars ?

Le prince est sanguinaire, certes, mais si on ne lui vend pas nos armes, est-ce que d’autres le feront ? Une logique qui ne tient pas la route, car plusieurs pays européens ont mis un frein à cette folie meurtrière.

Complicité volontaire

Mais cela n’a pas empêché Pratt & Whitney, par exemple, de se tailler une place de choix avec ses moteurs, hautement sophistiqués, pour avions de guerre, dont plusieurs ont été utilisés pour bombarder les civils au Yémen.

Bilan des trois années de ce conflit sanglant : près de 7000 morts et 10 500 blessés, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.

Sans compter que l’Arabie saoudite a imposé, depuis novembre 2017, un blocus total sur tout approvisionnement en aliments et médicaments. Une famine atroce y sévit toujours.

C’est dans ce contexte explosif que notre fleuron aéronautique québécois prête main-forte à l’aviation saoudienne. Ses attaques aériennes frappent aveuglément les écoles, les zones résidentielles, les marchés publics, les autobus scolaires et les hôpitaux.

Human Rights Watch parle même de crime de guerre et soutient que « les pays fournisseurs d’armes risquent d’être tenus responsables de complicités de tels crimes ».

En effet, il y a une limite à chanter la gloire d’un prince sanguinaire qui règne, sans partage, sur un régime corrompu jusqu’à l’os, et qui viole les droits de la personne en toute impunité.

La responsabilité sociale des entreprises, ça existe. Il faut cesser de détourner le regard et de fermer les yeux sur de telles atrocités.